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Controverses N°1

Le matérialisme historique et dialectique - Ière partie

 

Lorsque les deux fondateurs du socialisme scientifique présentent ce qu’ils considèrent être leurs apports théoriques essentiels, ils se réfèrent à « ces deux grandes découvertes : la conception matérialiste de l’histoire et la révélation du mystère de la production capitaliste au moyen de la plus-value… » [1]. De même, lorsque Marx présente au public « ...le résultat général auquel j’arrivai et qui, une fois obtenu, me servit de fil conducteur dans mes études », c’est sa vision du matérialisme historique et dialectique qu’il expose [2]. Engels ne s’y est d’ailleurs pas trompé lorsqu’il prononça son discours sur la tombe de Marx en 1883 : « Tout comme Darwin découvrit la loi du développement de la nature, Marx découvrit la loi du développement de l’histoire humaine ».

Quelle est donc cette « loi du développement de l’histoire humaine », cette « conception matérialiste de l’histoire » ? Ce premier article en présentera ses concepts premiers, concepts souvent méconnus car altérés par certaines visions développées au sein de la social-démocratie au XIXème siècle et fortement déformés par le stalinisme ensuite. Malheureusement, un bon nombre de ces travestissements se retrouvent jusque dans les conceptions théoriques de certains groupes de la Gauche Communiste [3]. Il s’agit donc prioritairement de faire œuvre de réappropriation théorique des véritables fondements du marxisme et de reprendre le cours de son approfondissement mis entre parenthèses depuis la contrerévolution stalinienne, et ce, dans tous les domaines de la connaissance. Tels sont les objectifs de cette série d’articles.

 

« L’essence humaine c’est l’ensemble des rapports sociaux » (Marx)

 

Au cœur de la vision marxiste des sociétés humaines se trouve un énoncé que la science a largement confirmé depuis lors : « l’homme est un animal social » [4]. Pour Marx, les sociétés humaines sont donc pétries de rapports sociaux , c’est-à-dire de rapports que les hommes nouent entre eux dans leur vie sociale, productive, politique, dans leurs relations de parenté, matrimoniales, amicales, etc. Ces rapports forment la trame des sociétés, leur épaisseur sociale, et constituent les briques élémentaires de l’analyse marxiste. C’est la manière de voir ces rapports sociaux que Marx présentera au prolétariat comme l’apport fondamental de sa méthode : « Ce travail représente pour la première fois d’une façon scientifique une importante manière de voir les rapports sociaux. C’est donc mon devoir à l’égard du parti que la chose ne soit pas défigurée… » [5].

C’est donc l’homme agissant qui définit sa propre nature : « …l’homme, ce n’est pas une essence abstraite blottie quelque part hors du monde. L’homme, c’est le monde de l’homme, l’Etat, la société » [6]. Telle est la définition que Marx donne de la nature humaine : « L’essence humaine n’est pas une abstraction inhérente à l’individu pris à part. Dans sa réalité effective, c’est l’ensemble des rapports sociaux » [7], autrement dit, ce n’est autre que « le monde de l’homme, l’Etat, la société » (ibid).

Cette essence humaine possède trois caractéristiques fondamentales :
1) elle n’est pas une chose abstraite mais pratique ;
2) elle n’est pas propre à un individu isolé mais relative à l’espèce humaine ;
3) elle s’identifie à l’ensemble des rapports sociaux.
C’est la définition qu’en donne Marx après avoir critiqué celle de Feuerbach : « …Feuerbach ne conçoit pas le sensible comme activité pratique humaine et sensible. Feuerbach réduit l’essence de la religion à l’essence humaine. Mais l’essence humaine n’est point chose abstraite, inhérente à l’individu isolé. Elle est, dans sa réalité, l’ensemble des relations sociales » [8].

Dès lors que la nature humaine est un produit social, elle se construit et évolue avec l’histoire des sociétés, elle ne préexiste pas à l’homme, elle résulte de sa propre activité dans le cadre des rapports sociaux que les hommes ont noué entre eux. C’est ce que Marx et Engels expliqueront dans l’Idéologie allemande : « La façon dont les individus manifestent leur vie reflète très exactement ce qu’ils sont . Ce qu’ils sont coïncide donc avec leur production, aussi bien avec ce qu’ils produisent qu’avec la façon dont ils produisent » [9]. Ils montrent bien ici que : « ce que les individus sont [leur nature humaine]» correspond à « la façon dont les individus manifestent leur vie [et] avec la façon dont ils produisent ».

C’est sur cette base que Marx critiquera toutes les démarches idéologiques qui ont tenté de définir la nature humaine en soi ou par ses origines naturelles, que ce soit chez les premiers économistes bourgeois, ou chez les penseurs du XVIIIème siècle. Ainsi critiquera-t-il chez les premiers « l’idée que les économistes bourgeois se faisaient de la nature humaine, l’individu est conforme à la nature en tant qu’être issu de la nature et non en tant que fruit de l’histoire » [10], et chez les seconds l’obsession de définir une nature humaine ‘en général’ avant d’en saisir « les modifications propres à chaque époque historique » [11].

 

Un rejet des visions idéalistes de l’homme, de sa nature et de sa conscience

 

En situant l’essence humaine dans l’ensemble des rapports sociaux que les hommes nouent entre eux dans leurs activités sociales de production de leur existence, Marx et Engels sont aux antipodes des théories idéalistes sur le « cerveau d’abord » qui identifient le propre de l’homme dans le « développement de l’intelligence rationnelle (et donc de la conscience réfléchie) » [12]. Pour les fondateurs du socialisme scientifique, la conscience des hommes correspond à un état donné de ses relations sociales, de son rapport à la nature, et de ses activités matérielles. Elle en est le reflet plus ou moins conscient, plutôt moins que plus en général, et bien souvent sous la forme d’une conscience mystifiée comme nous l’explique Marx dans son Avant-propos à la Critique de l’économie politique : « Dans la production sociale de leur existence, les hommes nouent des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté ; ces rapports de production correspondent à un degré donné du développement de leurs forces productives matérielles ».

Cet énoncé central postulant que la conscience, les productions intellectuelles et l’intelligence rationnelle des hommes sont avant tout un produit de leurs activités dans le cadre des relations sociales qu’ils ont nouées entre eux à un stade donné de la société et de ses forces productives, c’est ce que Marx et Engels avaient déjà énergiquement démontré dans l’Idéologique allemande avec cette conclusion célèbre : « Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience ». Ainsi, diront-ils : « Il en va de même de la production intellectuelle telle qu’elle se présente dans la langue de la politique, celle des lois, de la morale, de la religion, de la métaphysique, etc., de tout un peuple. Ce sont les hommes qui sont les producteurs de leurs représentations, de leurs idées, conditionnés par un développement déterminé de leurs forces productives et du mode de relations qui y correspond, y compris les formes les plus larges que celles-ci peuvent prendre. (…) …la morale, la religion, la métaphysique et tout le reste de l’idéologie ainsi que les formes de conscience qui leur correspondent, perdent aussitôt toute apparence d’autonomie. Elles n’ont pas d’histoire, elles n’ont pas de développement : ce sont au contraire les hommes qui, en développant leur production matérielle et leurs rapports matériels, transforment, avec cette réalité qui leur est propre, et leur pensée et les produits de leur pensée. Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience » [13].

En réalité, ceci n’est autre que la loi déjà énoncée par Marx dans le Manifeste selon laquelle « …les idées, les opinions et les conceptions, en un mot la conscience des hommes changent en fonction de leurs conditions de vie, de leurs rapports sociaux, de leur existence sociale. L’histoire des idées, que démontre-t-elle sinon que la production spirituelle se transforme en même temps que la production matérielle ? Les idées qui dominaient une époque n’étaient jamais que les idées de la classe dominante » [14], et ce qu’il développera également dans Misère de la philosophie : « les idées et les catégories sont aussi peu éternelles que les relations qu’elles expriment, elles sont des produits historiques et transitoires » [15] !

Que l’intelligence de l’homme et de ses productions intelligentes découlent de ses activités, qu’elles évoluent et soient aussi transitoires que ces mêmes activités et les relations sociales dans lesquelles elles prennent place, c’est ce que notait encore Marx et Engels dans l’Anti-Dühring : « de peuple à peuple, de période à période, les idées de bien et de mal ont tant changé que souvent elles se sont carrément contredites », ainsi que Trotski dans son petit opuscule Leur morale et la nôtre : « L’attitude dialectique envers la morale, produit fonctionnel et transitoire de la lutte de classe, paraît ‘amorale’ aux yeux du bon sens. La dialectique, au contraire, considère les phénomènes, les institutions, les normes dans leur formation, leur développement et leur déclin » [16].

 

La rupture avec le matérialisme vulgaire

 

Rejeter l’idéalisme et situer le lieu du problème dans la production matérielle de la vie sociale ne suffit pas pour adopter le point de vue du matérialisme historique. Encore, fallait-il aussi rompre avec toutes les variantes vulgaires et bourgeoises du matérialisme. Or, le marxisme est très souvent présenté comme étant la détermination en dernière instance par les forces productives. Lorsque l’on sait que c’est justement avec cette vision là que Marx et Engels ont dû rompre pour élaborer leur conception du monde, l’on mesure toute l’ampleur et l’enjeu théorique de cette question !

En effet, les forces productives ne sont rien sans l’action sociale des hommes. C’est pourquoi, le matérialisme chez Marx n’a rien à voir avec une détermination par les choses, par l’économie, par les forces productives, mais par des hommes aiguillonnés et conditionnés par leurs intérêts matériels. Le matérialisme chez Marx n’est pas un rapport de détermination des choses sur les hommes, mais un rapport social d’homme à homme : « le vrai matérialisme se fonde sur le rapport social de l’homme à l’homme » dira-t-il dans ses Manuscrit de 1844 [17].

Ce que Marx et Engels entendaient lorsqu’ils affirmaient que « D’après la conception matérialiste de l’histoire, le facteur déterminant dans l’histoire est, en dernière instance, la production et la reproduction de la vie réelle » [18], ce n’est pas que le matérialisme serait une détermination par les forces productives - cela, c’est du matérialisme vulgaire - ; ce qu’ils entendaient par « production et reproduction de la vie réelle », c’est un ensemble de rapports sociaux contradictoires que les hommes nouent entre eux dans la production de leur existence. C’est là que réside la détermination ‘en dernière instance’ chez Marx et Engels : non pas dans son sens vulgaire d’hommes-objets déterminés par la matière, mais des hommes sociaux mus par des intérêts matériels contradictoires.

Marx ne s’y est d’ailleurs pas trompé puisqu’il dira très explicitement que « les forces productives se sont développées grâce à ce régime de l’antagonisme de classes » [19]. Ce sont donc bien les contradictions sociales entre les hommes (« le régime de l’antagonisme de classes ») qui constituent le moteur de l’histoire, qui « développent les forces productives », et non pas le développement des forces productives qui seraient à la base de l’évolution des sociétés comme le stalinisme l’a répandu. Conception qui est malheureusement reprise et véhiculée par certains au sein de la Gauche Communiste [20].

Une image simple mais saisissante pour illustrer cette question est la suivante : il suffit de comparer un monde où tous les hommes ont disparu et où il ne reste plus que les outils et les machines, avec un monde où subsistent les hommes mais où tous les biens matériels auraient été détruits. Tout le monde comprend alors aisément que c’est le premier monde qui n’a plus aucun avenir, alors que le second reconstituera son environnement matériel.

C’est très exactement ainsi que Marx l’expliquait dans Le Capital : « Quelles que soient les formes sociales de la production, les travailleurs et les moyens de production en restent toujours les facteurs. Mais les uns et les autres ne le sont qu’à l’état virtuel tant qu’ils se trouvent séparés. Pour une production quelconque, il faut leur combinaison. C’est la manière spéciale d’opérer cette combinaison qui distingue les différentes époques économiques par lesquelles la structure sociale est passée » [21]. Il nous explique très clairement ici le lien qu’il établit entre les forces productives et les rapports sociaux de production :
a) Les forces productives (« les travailleurs et les moyens de production ») ne sont qu’ « à l’état virtuel » tant qu’elles n’ont pas été « combinées ». Autrement dit, les forces productives ne sont rien « tant qu’elles se trouvent séparées », c’est-à-dire tant qu’elles n’ont pas été socialement mises en rapport par les hommes : « il faut leur combinaison ».
b) Cette combinaison, ce sont les rapports sociaux que les hommes ont établis entre eux au sein du procès de travail. Et ce sont ces rapports sociaux de production qui définiront les différents modes de production dans l’histoire : « c’est la manière spéciale d’opérer cette combinaison qui distingue les différentes époques économiques par lesquelles la structure sociale est passée » (capitalisme, féodalisme, antiquité, etc.).

Autrement dit, les machines, les forces productives, ne font rien par elles-mêmes, ce sont les hommes qui les actionnent dans le cadre de leurs rapports sociaux. Telle est la différence entre le matérialisme vulgaire (la détermination par les choses) et le matérialisme historique et dialectique qui est constitué par un ensemble de rapports sociaux noués par les hommes mus par leurs intérêts matériels.

 

Le fondement du matérialisme historique : les rapports sociaux entre les hommes

 

Que ce soient les rapports sociaux (et leurs interactions dialectiques avec les forces productives), et non ces dernières qui constituent le cœur du matérialisme historique et dialectique, cela se lit à chaque ligne dans les analyses de Marx, à commencer par celles sur le capitalisme qui ne débutent nullement par un examen des forces productives (métiers à tisser, machine à vapeur, etc.) mais par l’étude de la production sociale marchande et du rapport salarié entre la bourgeoisie et le prolétariat. C’est ce rapport social entre les deux classes fondamentales et antagoniques de la société qui définit le mode capitaliste de production. Marx examine d’abord le mode social d’extraction du surtravail avant de traiter des forces productives. En effet, la division du travail, la manufacture, le machinisme et la grande industrie ne sont abordés qu’à la fin du livre Ier du Capital. Autrement dit, Marx étudie d’abord et avant tout la façon dont les groupes sociaux ont socialement « combiné » les forces productives (les travailleurs avec les moyens de production) pour définir le capitalisme. C’est l’évolution de ce rapport social salarié - c’est-à-dire de l’antagonisme de classe entre la bourgeoisie et le prolétariat autour de l’appropriation du surtravail (la plus-value) - qui fait évoluer la société capitaliste et ses forces productives [22].

De même, lorsque Marx étudie la féodalité, il ne commence pas par une analyse de ses forces productives (charrue, moulin à vent, etc.), pour, ensuite, en dégager ses rapports sociaux : il commence par identifier le rapport social de production qui le définit : le servage. Autrement dit, Marx étudie la façon dont les groupes sociaux au Moyen-âge ont socialement « combiné » les travailleurs avec les moyens de production (les forces productives). C’est l’évolution de ce rapport social servile, c’est-à-dire de l’antagonisme de classe entre les serfs et les seigneurs autour de l’appropriation de la rente agricole, qui fait évoluer la société féodale et ses forces productives.

De même, lorsque Marx définit la société antique, il ne commence pas par étudier ses forces productives (la meule de pierre, le moulin à eau, etc.), pour ensuite, en dégager ses rapports sociaux : il commence par identifier le rapport social de production qui le définit : l’esclavage. Autrement dit, Marx étudie la façon dont les groupes sociaux dans la société antique ont socialement « combiné » les travailleurs avec les moyens de production. C’est l’évolution de ce rapport social esclavagiste, c’est-à-dire de l’antagonisme de classe entre les maîtres et les esclaves autour de l’appropriation du surtravail de ces derniers, qui fait évoluer la société antique et ses forces productives [23].

Dans l’Idéologie Allemande, Marx et Engels se prononcent très clairement sur l’antériorité des rapports sociaux sur la production et les forces productives, toute production présuppose des rapports sociaux noués entre les hommes : « Cette production présuppose des relations des individus entre eux. La forme de ces relations est à son tour conditionnée par la production » [24]. La production « présuppose des relations des individus entre eux », ce sont donc bien ces relations sociales qui sont premières : ce sont bien les rapports sociaux qui définissent et permettent la production et le développement des forces productives, et non l’inverse comme dans la vision force-productiviste de l’histoire selon la conception matérialiste vulgaire et stalinienne.

Pour Marx donc, l’homme ne produit que dans le cadre de certains rapports sociaux : « Pour produire, les hommes établissent entre eux des liens et des rapports bien déterminés : leur contact avec la nature, autrement dit la production, s’effectue uniquement dans le cadre de ces liens et de ces rapports sociaux ». Ce sont ces rapports qui vont conditionner ce que les hommes produisent et comment ils produisent. En retour, cette activité sociale productive, et les rapports contradictoires que les hommes auront noués entre eux, vont transformer et faire évoluer ces rapports sociaux.

Contrairement à l’idée que véhiculent le matérialisme vulgaire et le stalinisme, les forces productives ne se développent ni spontanément, ni linéairement, ni toujours dans le sens d’un ‘progrès’ : leur croissance (ascendance) ou frein (obsolescence) dépend essentiellement de l’évolution des contradictions sociales. Comme le dit Marx : « Pas d’antagonisme, pas de progrès. C’est la loi que la civilisation a suivie jusqu’à nos jours » [25].

 

Ce sont les hommes qui font leur propre histoire

 

Les rapports sociaux constituent donc bien les briques les plus élémentaires du matérialisme historique, les matériaux de base de l’analyse marxiste. C’est pourquoi Marx – suivi par tous les grands marxistes à sa suite – affirmera que « ce sont les hommes qui font leur propre histoire ». En effet, « Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de plein gré, dans des circonstances librement choisies ; celles-ci, ils les trouvent au contraire toutes faites, données, héritage du passé » [26]. C’est ce que Marx formulait déjà très clairement dans sa troisième thèse sur Feuerbach : « La doctrine matérialiste qui veut que les hommes soient des produits des circonstances et de l’éducation, que, par conséquent, des hommes transformés soient des produits d’autres circonstances et d’une éducation modifiée, oublie que ce sont précisément les hommes qui transforment les circonstances... ». Ceci rejoint aussi la thèse centrale qu’il avait déjà développé dans le Manifeste Communiste : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours, c’est l’histoire de la lutte de classe », c’est-à-dire une histoire faite par des hommes mus par leurs intérêts matériels contradictoires, et non pas déterminée par un développement automatique des forces productives qui pousserait inconsciemment les hommes à l’action comme il est si souvent affirmé à la suite des déformations staliniennes du marxisme ! En réalité, les forces productives ne sont qu’à « l’état virtuel » tant qu’elles ne sont pas « combinées » dans le cadre de « rapports sociaux noués entre les hommes » [27] !

 

Les contradictions sociales sont le moteur de l’histoire

 

Cette formule célèbre du Manifeste Communiste présentant la lutte de classe comme étant le moteur de toute l’histoire de l’humanité – « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours, c’est l’histoire de la lutte de classe » – n’est en réalité que la déclinaison, pour les sociétés de classe, d’une loi plus générale qui fait des contradictions sociales le véritable aiguillon de l’évolution du genre humain. Les prémisses de ces contradictions existent déjà chez nos cousins, les singes supérieurs, et elles président aux destinées de l’humanité dès ses origines. Contrairement aussi à ce qui est souvent affirmé, ces contradictions sociales entre les hommes ne disparaitront pas sous le communisme supérieur, elles continueront d’y exister et de faire évoluer le genre humain. Ce qui aura changé, ce sont leurs caractères antagoniques propres aux sociétés de classes !

Telle est la double proposition de base à la racine de la dialectique de l’histoire : (a) « Pas d’antagonisme, pas de progrès. C’est la loi que la civilisation a suivie jusqu’à nos jours » dira Marx [28], mais (b) tout en sachant aussi que « L’antagonisme et la contradiction, ce n’est pas du tout la même chose. Dans le socialisme, l’antagonisme disparaîtra tandis que la contradiction demeurera » [29]. En effet, si le communisme de demain ne sera plus l’expression de la domination d’une partie de la société sur une autre (antagonisme), il sera néanmoins toujours fondé sur des rapports sociaux contradictoires que les hommes noueront entre eux dans leur vie sociale. Ce sont ces rapports qui continueront à faire évoluer l’histoire du genre humain.

 

Les contradictions des rapports sociaux

 

Qu’est ce que le marxisme entend lorsqu’il parle de rapports sociaux contradictoires que les hommes nouent entre eux dans la production et la reproduction des moyens de leur vie ? Nous l’illustrerons par trois exemples. Deux relatifs à une des contradictions premières qui traversent toute l’histoire de l’humanité, à savoir la contradiction ‘social-privé’, et le troisième relatif aux origines et à l’extension de l’esclavage.

Depuis les temps les plus reculés, la simple reproduction biologique des hommes a toujours constitué une des préoccupations majeures au sein des sociétés. Le modèle récent de l’union monogame durant toute une vie est quasiment inexistant dans le monde animal et l’histoire du genre humain ! Le modèle polygynique est par contre nettement plus répandu, et encore très largement à l’heure actuelle ! Les singes supérieurs le pratiquent largement, et nous savons aujourd’hui, par l’étude de leur ADN, que c’était aussi le cas pour nos ancêtres du paléolithique supérieur [30], tout comme pour les aborigènes australiens, leurs héritiers des temps modernes. Il ne faut guère être grand mathématicien pour comprendre que si certains hommes s’arrogent plusieurs femmes, il n’y en aura pas assez pour tous ! L’intérêt individuel de chaque homme, c’est-à-dire son intérêt privé, est de maximiser sa reproduction, donc de s’arroger plusieurs femmes, mais cet intérêt privé rentre alors en contradiction avec l’intérêt social, puisqu’il engendre un nombre important d’hommes dans l’incapacité de fonder une famille et de se reproduire ! Cette contradiction est le lieu de conflits et d’enjeux sociaux importants qui mobilisent les hommes dans d’infinies et subtiles stratégies pour s’accaparer de l’accès aux femmes. Les sociétés dans le passé ont donc dû trouver des solutions pour gérer cette contradiction social-privé. Elles sont diverses et multiples selon les sociétés, mais chez les aborigènes elle a consisté à ce que seuls les vieux peuvent prendre femme : une véritable gérontocratie empêche les jeunes de pouvoir se marier avant d’avoir atteint la trentaine. Cet exemple relatif à la reproduction de l’espèce humaine nous permet de comprendre le caractère contradictoire que peuvent prendre les relations sociales entre les hommes, les antagonismes et conflits qu’elles engendrent, ainsi que les modes sociaux de régulation qui ont été inventés pour les gérer et les maintenir dans les limites de l’ordre. Cependant, les antagonismes pour l’accès aux femmes restent latents, et nombreux sont les conflits qui naissent autour de cet enjeu. Ce sont, entre autres, les antagonismes engendrés par ces contradictions qui ont aiguillonné les sociétés dans le passé : « Pas d’antagonisme, pas de progrès. C’est la loi que la civilisation a suivie jusqu’à nos jours » disait Marx (ibid).

Notre second exemple illustrant le type et la nature des contradictions dynamiques pouvant émerger au sein des rapports sociaux que les hommes nouent entre eux dans la production de leur existence aura trait à la production économique, c’est-à-dire la quête quotidienne de nourriture. Pour satisfaire sa faim, pour rencontrer son intérêt individuel de manger, un chasseur cueilleur part à la recherche d’un gibier [31]. Or, si tous les chasseurs s’arrogeaient la totalité du produit de leur chasse, c’est-à-dire se limitaient à satisfaire leurs besoins individuels, ni les vieux, ni les enfants, ni les femmes n’auraient jamais de la viande à manger ! Voilà une autre expression de cette contradiction ‘sociale-privée’ que toute société primitive de chasseurs-cueilleurs doit confronter au cours de son existence. Elle est contradictoire en ce sens que chacun est partagé entre son désir de satisfaire ses propres besoins individuels (privés), et l’obligation d’assurer les besoins sociaux nécessaires à l’entretien des vieux, la nourriture des jeunes, et l’alimentation carnée des femmes. Cette contradiction engendre des conflits multiples et des enjeux divers autour de l’appropriation des produits de la chasse. Dès lors, ici aussi les hommes ont dû mettre en place des rapports sociaux régulant cette contradiction afin de faire coexister et rendre compatibles les besoins individuels (la faim du chasseur) et sociaux (la faim des non-producteurs). A nouveaux les solutions furent diverses et multiples selon les sociétés, mais deux d’entre elles furent assez généralisées. L’une a consisté à faire émerger des règles de partage des produits de la chasse, tandis que l’autre est moins élégante : c’est l’élimination des adultes devenus trop âgés par l’instauration d’un système de géronticide systématisé ! Cependant, tout comme pour la reproduction biologique des hommes, leur reproduction matérielle, économique, a engendré des antagonismes d’intérêts et des modes de régulation des conflits qui sont sous-jacents à ces enjeux. Ce sont, entre autres, ces antagonismes engendrés par ces contradictions qui ont aiguillonnés ici aussi les sociétés dans le passé.

Notre troisième exemple aura trait aux origines et à l’importance de l’esclavage dans l’histoire de l’humanité. Dans les sociétés où la richesse a déjà émergé et où elle règle un bon nombre de rapports entre les hommes, mais bien avant la Grèce ancienne, l’un des moyens d’avoir accès à une épouse consiste à payer ce que l’on appelle ‘un prix de la fiancée’. C’est un paiement d’un montant d’une certaine valeur donnée par le gendre à la famille de sa future épouse. En général cette somme est très importante. Cette pratique sociale, ce rapport social réglant l’accès aux unions matrimoniales y domine toute la vie de la majorité des individus dans ces sociétés … puisque c’est bien souvent jusqu’à leur mort que les hommes doivent travailler pour fournir les prestations indispensables à leur mariage ou, à défaut, être réduit en esclavage pour dettes impayées ! En effet, en cas d’incapacité économique d’assurer le montant du prix de la fiancée, le futur mari est réduit (ou se réduit) en esclavage ! Telle est l’origine précoce et majeure de l’esclavage dans le passé. Ceci contraste totalement avec une certaine vulgate marxiste qui répète inlassablement, depuis plus d’un siècle et demi, que la source première de l’esclavage date de la Grèce ancienne, de l’apparition de la propriété privée, et de l’utilisation des prisonniers de guerre à cette fin (Engels). Or, l’esclavage est très répandu, à une époque bien plus précoce, et n’est pas du tout lié, ni à l’apparition de la propriété privée, ni à la soumission des prisonniers de guerre. L’une de ses formes et sources les plus anciennes et généralisées réside dans cette incapacité de la part de certains hommes à payer le ‘prix de la fiancée’. L’on en trouve d’ailleurs trace chez Marx dans ses travaux préparatoires à la rédaction du Capital puisqu’il notait déjà avec beaucoup de perspicacité que : « La possibilité légale de se vendre et de vendre les siens en cas de nécessité était un droit fâcheusement universel ; en vigueur aussi bien dans le Nord que chez les Grecs et en Asie : la possibilité pour le créancier de faire du débiteur en retard sur le règlement de sa dette son esclave et de se faire payer autant qu’il était possible sur le travail de celui-ci ou sur la vente de sa personne était presque aussi répandue » [32] !

 

Les rapports sociaux de dépendance

 

Nous avons vu que, pour Marx, la société est traversée de rapports sociaux, que ceux-ci sont des rapports d’homme à homme noués dans la production et reproduction de leur existence, et qu’ils sont contradictoires. Ce sont ces rapports qui sont à la racine de la dynamique d’évolution des sociétés. Tout le travail de Marx, l’essence de son analyse, a consisté à étudier, pour chaque société et époque considérée, les différents rapports sociaux qui la régisse et d’en dégager ses déterminations et contradictions. Telle est la trame, la quintessence même du matérialisme historique et dialectique, autrement dit, de l’analyse marxiste des sociétés, de leur transformation et évolution.

C’est cette méthode d’analyse qui a permis à Marx de dégager les trois grandes formes sociales qui se sont succédées dans l’histoire de l’humanité. Ces formes sociales plongent leurs racines dans la nature des rapports sociaux de dépendance entre hommes qui les fondent, et que Marx a identifié comme suit : « On a donc d’abord des rapports personnels de dépendance (tout à fait naturels dans un premier temps) qui sont les premières formes sociales, dans lesquelles la productivité humaine ne se développe que faiblement et sur des points isolés. Puis indépendance personnelle fondée sur une dépendance objective : c’est la deuxième grande forme dans laquelle se constitue pour la première fois un système de métabolisme social universel... Enfin, l’individualité fondée sur le développement universel des individus et la subordination de leur productivité collective, sociale, en tant que celle-ci est leur pouvoir social : c’est le troisième stade. Le deuxième crée les conditions du troisième » [33].

L’histoire des sociétés humaines se subdivise donc selon les trois grandes catégories successives suivantes :
1) les premières, fondées sur des rapports sociaux de dépendance personnelle , comme dans toutes les sociétés allant du communisme primitif au féodalisme ;
2) puis la seconde, permise par l’élimination de tout liens de dépendance personnelle, et qui se traduit alors par une dépendance objective (économique) : typiquement le capitalisme ;
3) enfin, la troisième, basée sur l’individu libre de tout rapport de dépendance (qu’il soit personnel ou économique), comme dans le communisme supérieur.

Plus on remonte dans le temps, dira Marx, plus les hommes sont pris dans des liens de dépendance personnels : « Plus nous remontons dans l’histoire, plus l’individu – et par suite l’individu producteur également – apparaît comme un être dépendant… » [34]. Ce n’est que sous le capitalisme que les hommes seront affranchis de tous liens personnels de dépendance. Devenus juridiquement libres, « libres comme l’air », dira-t-il dans Le Capital, les hommes seront dorénavant soumis à des liens de dépendances économiques : les prolétaires sont juridiquement libres, mais économiquement contraints de louer leur force de travail pour survivre.

 

Rapports sociaux de dépendance et de production

 

C’est dans ce cadre conceptuel global d’analyse des rapports sociaux de dépendance que Marx va insérer son analyse des rapports sociaux de production . Chacun des modes de production qu’il a identifié de son vivant sera le lieu d’une articulation particulière entre ces deux types de rapports.

Voici comment il conçoit cette articulation concernant l’analyse du féodalisme : « Transportons-nous maintenant de l’île lumineuse de Robinson dans le sombre Moyen Age européen. Au lieu de l’homme indépendant nous trouvons ici tout le monde dépendant, serfs et seigneurs, vassaux et suzerains, laïques et clercs. Cette dépendance personnelle caractérise aussi bien les rapports sociaux de la production matérielle que toutes les autres sphères de la vie auxquelles elle sert de fondement. Et c’est précisément parce que la société est basée sur la dépendance personnelle que tous les rapports sociaux apparaissent comme des rapports entre personnes. (…) De quelque manière donc qu’on juge les masques que portent les hommes dans cette société, les rapports sociaux des personnes dans leurs travaux respectifs s’affirment nettement comme leurs propres rapports personnels, au lieu de se déguiser en rapports sociaux des choses, des produits du travail » [35].

Dans toutes les sociétés du passé, le rapport social de dépendance personnelle d’homme à homme apparaissait donc dans toute sa nudité, ce n’est que dans le capitalisme qu’il porte le masque d’un rapport aux choses nous dit Marx. Cependant, derrière ce rapport aux choses, il prend bien soin de nous dévoiler le rapport social entre classes sociales : « M. Peel découvrit ainsi qu’au lieu d’être une chose, le capital est un rapport social entre personnes, lequel rapport s’établit par l’intermédiaire des choses » [36]. Tout Le Capital est truffé de ce rappel élémentaire que le capitalisme est avant tout un rapport social médiatisé par les choses entre la bourgeoisie et le prolétariat : « Mais la forme valeur et le rapport de valeur des produits du travail n’ont absolument rien à faire avec leur nature physique. C’est seulement un rapport social déterminé des hommes entre eux qui revêt ici pour eux la forme fantastique d’un rapport des choses entre elles » [37].

Dès lors, même pour le capitalisme où la classe dominante exerce son pouvoir via la dépendance économique (par les choses matérielles), Marx prend bien soin de nous rappeler que derrière cette dépendance matérielle, il y a une dépendance sociale, un rapport social entre les hommes. Oui, la bourgeoisie domine au travers de l’économie, mais, derrière cette domination matérielle, réside un rapport social masqué par ce rapport aux choses.

Le cadre théorique et conceptuel de Marx, dont nous avons essayé d’en restituer les fondements premiers dans cet article, est à 180° de ce que le stalinisme en a fait en le réduisant à la thèse du primat des forces productives. A première vue, cette thèse se présente comme très matérialiste, et dans le droit fil du déterminisme économique, mais elle relève d’une conception vulgaire du marxisme et a du être combattue à maintes reprises par Marx et Engels eux-mêmes, à tel point qu’ils ont reconnu une part de responsabilité dans le développement de cette vision mécaniste au sein de la social-démocratie au XIXème siècle : « C’est Marx et moi-même, partiellement, qui devons porter la responsabilité du fait que, parfois, les jeunes donnent plus de poids qu’il ne lui est dû au côté économique. Face à nos adversaires, il nous fallait souligner le principe essentiel nié par eux, et alors nous ne trouvions pas toujours le temps, le lieu, ni l’occasion de donner leur place aux autres facteurs qui participent à l’action réciproque » [38].

 

Propos d’étape

 

« Dans la production sociale de leur existence, les hommes nouent des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté ; ces rapports de production correspondent à un degré donné du développement de leurs forces productives matérielles. L’ensemble de ces rapports forme la structure économique de la société, la fondation réelle sur laquelle s’élève un édifice juridique et politique, et à quoi répondent des formes déterminées de la conscience sociale » [39].

Contrairement à ce qui est généralement affirmé, les découvertes principales des travaux de Marx et Engels ne résident ni dans l’existence des classes, ni dans leurs luttes, ni dans la loi économique de la valeur-travail. Tous ces concepts, les historiens et économistes les avaient déjà dégagés lorsque la bourgeoisie était encore une classe révolutionnaire en butte à la résistance féodale. Le caractère fondamentalement novateur des travaux de Marx et Engels réside dans la mise en évidence du caractère transitoire de la division en classes des sociétés, de la dynamique à la base de leur évolution au cours du temps, et de la nécessaire dictature du prolétariat comme phase intermédiaire vers une société sans classes. Autrement dit, ce qui constitue le cœur de leurs découvertes n’est autre que le matérialisme historique et dialectique : « Or, en ce qui me concerne, ce n’est pas à moi que revient le mérite d’avoir découvert ni l’existence des classes dans la société moderne, ni leur lutte entre elles. Bien longtemps avant moi, des historiens bourgeois avaient retracé l’évolution historique de cette lutte des classes, et des économistes bourgeois en avaient mis en évidence l’anatomie économique. Le nouveau de mon travail a consisté à démontrer : 1°) que l’existence des classes est exclusivement liée à des phases historiques déterminées du développement de la production ; 2°) que la lutte des classes conduit nécessairement à la dictature du prolétariat ; 3°) que cette dictature elle-même ne représente qu’une transition vers l’abolition de toutes les classes et vers une société sans classes » [40].

Le matérialisme historique et dialectique s’appuie sur ce constat évident que, depuis l’aube de l’humanité, les hommes ont noué des rapports sociaux entre eux afin d’assurer la production et la reproduction des moyens de leur existence : se nourrir, se loger, se reproduire, éduquer les enfants et, plus généralement, assurer toutes les prestations sociales nécessaires à la vie en communauté (rites, mariages, justice, règles morales…). Ces rapports sociaux noués entre les hommes sont contradictoires et forment la base des structures et de la dynamique d’évolution des sociétés : ils constituent la matière sociale, les briques de l’analyse matérialiste et historique des sociétés. Ces relations sociales fondatrices de la vie en société constituent l’acte premier de l’humanité sans lesquelles rien ne serait possible : l’homme est un être éminemment social : « En produisant, les hommes ne sont pas seulement en rapport avec la nature. Ils ne produisent que s’ils collaborent d’une certaine façon et font échange de leurs activités. Pour produire, ils établissent entre eux des liens et des rapports bien déterminés : leur contact avec la nature, autrement dit la production, s’effectue uniquement dans le cadre de ces liens et de ces rapports sociaux » [41].

Ces relations sociales fondatrices de la vie en société constituent l’acte premier de l’humanité sans lequel rien ne serait possible ou, comme le dira Lénine : « L’objet de l’économie politique, ce n’est nullement la ‘production’ mais les rapports sociaux existants entre les hommes dans le domaine de la production, la structure sociale de la production » [42]. C’est ce que disait également Rosa Luxemburg dans son Introduction à l’économie politique : « Ce qui est décisif pour les relations économiques et culturelles des hommes … ce sont les rapports que les hommes ont entre eux dans leur travail. Les rapports sociaux de production décident de la question : quelle forme de production domine chez un peuple ? (…) …si nous voulons étudier spécialement les formes de production dans la société, les rapports de l’homme avec la nature ne nous suffisent pas, ce qui nous intéresse au premier chef, c’est un autre aspect du travail humain : ce sont les rapports des hommes entre eux dans le travail, c’est-à-dire l’organisation sociale de la production … » [43].

L’appréhension marxiste du monde consiste donc à mettre en évidence tous les rapports sociaux que les hommes ont noués entre eux dans la production et reproduction des moyens de leur existence, c’est-à-dire en dégageant « la fondation réelle sur laquelle s’élève tout l’édifice social » par l’analyse de « l’ensemble des rapports sociaux qui forment la structure économique de la société », disait Marx dans sa fameuse Introduction à la critique de l’économie politique où il définissait sa méthode d’investigation. Ce sont les rapports sociaux et les contradictions qui les animent qui constituent les instances déterminantes dans toute société. Ils sont à la base des différentes civilisations, de leur évolution et de leur caractère transitoire.

 

C. Mcl

 

« Voici, en peu de mots, le résultat général auquel j’arrivai et qui, une fois obtenu, me servit de fil conducteur dans mes études. Dans la production sociale de leur existence, les hommes nouent des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté ; ces rapports de production correspondent à un degré donné du développement de leurs forces productives matérielles. L’ensemble de ces rapports forme la structure économique de la société, la fondation réelle sur laquelle s’élève un édifice juridique et politique, et à quoi répondent des formes déterminées de la conscience sociale. Le mode de production de la vie matérielle domine en général le développement de la vie sociale, politique et intellectuel. Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience. A un certain degré de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en collision avec les rapports de production existants, ou avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors, et qui n’en sont que l’expression juridique. Hier, encore formes de développement des forces productives, ces conditions se changent en de lourdes entraves. Alors commence une ère de révolution sociale. Le changement dans les fondations économiques s’accompagne d’un bouleversement plus ou moins rapide dans tout cet énorme édifice. Quand on considère ces bouleverse-ments, il faut toujours distinguer deux ordres de choses. Il y a le bouleversement matériel des conditions de production économique. On doit le constater dans l’esprit de rigueur des sciences naturelles. Mais il y a aussi les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques, philosophiques, bref les formes idéologiques dans lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le poussent jusqu’au bout. On ne juge pas un individu sur l’idée qu’il a de lui-même. On ne juge pas une époque de révolution d’après la conscience qu’elle a d’elle-même. Cette conscience s’expliquera plutôt par les contrariétés de la vie matérielle, par le conflit qui oppose les forces productives sociales et les rapports de production. Jamais une société n’expire, avant que soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez large pour contenir ; jamais des rapports supérieurs de production ne se mettent en place, avant que les conditions matérielles de leur existence ne soient écloses dans le sein même de la vieille société. C’est pourquoi l’humanité ne se propose jamais que les tâches qu’elle peut remplir : à mieux considérer les choses, on verra toujours que la tâche surgit là où les conditions matérielles de sa réalisation sont déjà formées, ou sont en voie de se créer. Réduits à leurs grandes lignes, les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne apparaissent comme des époques progressives de la formation économique de la société. Les rapports de production bourgeois sont la dernière forme antagonique du procès social de la production. Il n’est pas question ici d’un antagonisme individuel ; nous l’entendons bien plutôt comme le produit des conditions sociales de l’existence des individus ; mais les forces productives qui se développent au sein de la société bourgeoise créent dans le même temps les conditions matérielles propres à résoudre cet antagonisme. Avec ce système social c’est la préhistoire de la société humaine qui se clôt » (Marx, Avant-propos à la Critique de l’économie politique, 1859, La Pléiade-économie, tome I : 272-274).

 

[1Fin du premier chapitre de l’Anti-Dühring. Cet ouvrage signé par Engels est en réalité conçu, discuté et coécrit avec Marx : « …les bases et le développement des conceptions exposées dans ce livre étant dus pour la part de beaucoup la plus grande à Marx, et à moi seulement dans la plus faible mesure, il allait de soi entre nous que mon exposé ne fût point écrit sans qu’il le connût. Je lui ai lu tout le manuscrit avant l’impression et c’est lui qui, dans la partie sur l’économie, a rédigé le dixième chapitre… » (Préface de Engels du 23 septembre 1885 à la seconde édition, Edition Sociales 1973 : 38).

[2Extrait du fameux Avant-propos à la Critique de l’économie politique (1859) tant de fois cité.

[3Un article spécifique de cette série sera consacré à cette question.

[4Marx, Introduction générale à la critique de l’économie politique, 1857, La Pléiade, Economie I : 236.

[5Lettre à Lassalle du 12 novembre 1858 à propos de son ouvrage sur La critique de l’économie politique qu’il considérait comme « le résultat de quinze années d’études, donc du meilleur temps de ma vie ».

[6Marx, Introduction à la Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel [1844], éditions sociales : 157.

[7VIème thèse sur Feuerbach, notre traduction d’après l’original en allemand : « Das menschliche Wesen ist kein dem einzelnen Individuum inwohnendes Abstraktum. In seiner Wirklichkeit ist es das ensemble der gesellschaftlichen Verhältnisse ».

[8Marx, Thèses sur Feuerbach, La Pléiade, Philosophie : 1032.

[9Marx et Engels, l’Idéologie allemande, éditions sociales, 1982 : 70-71.

[10Introduction à la critique de l’économie politique, La Pléiade, Economie I : 236.

[11« Jérémie Bentham [1748-1832] est un phénomène anglais. (…) Le fameux principe d’utilité n’est pas de son invention. (…) Pour savoir, par exemple, ce qui est utile à un chien, il faut étudier la nature canine, mais on ne saurait déduire cette nature elle-même du principe d’utilité. Si l’on veut faire de ce principe le critérium suprême des mouvements et des rapports humains, il s’agit d’abord d’approfondir la nature humaine en général et d’en saisir ensuite les modifications propres à chaque époque historique. (…) C’est la sottise bourgeoise poussée jusqu’au génie » (Marx, Le Capital, La Pléiade – Economie I : 1117-1118).

[12Conception défendue par le Courant Communiste International dans l’article : A propos du livre de Patrick Tort, l’effet Darwin…, d’abord publié dans le n°400 de son journal Révolution Internationale, puis traduit ensuite dans plusieurs langues.

[13Marx et Engels, l’Idéologie allemande, éditions sociales, 1982 : 77 et 79).

[14Le Manifeste Communiste, 1848.

[15Cité par N. Boukharine dans son livre sur l’Economie de la période de transition, EDI, p.171. Et Lénine de rajouter en note : « Et voilà une formule juste, simple et claire du matérialisme dialectique ! ».

[16Lorsque Trotski fait découler la morale de la lutte des classe, il faut plus généralement entendre ‘les contradictions sociales’ car la morale est bien antérieure à l’apparition des classes sociales, et ses prémisses sont déjà attestées chez nos cousins les singes supérieurs.

[17« En quoi réside le principal mérite de Feuerbach ? … 2° Il a fondé le vrai matérialisme et la vraie science [de l’homme] en faisant, à juste raison, du rapport social ‘l’homme à l’homme’ le principe fondamental de la théorie » (Marx, Manuscrit de 1844, Ebauche d’une critique de l’économie politique, La Pléiade, Economie II : 121).

[18Engels, lettre à J. Block du 21 septembre 1890.

[19Marx, Misère de la philosophie (La Pléiade, Economie I : 35-36).

[20« Le développement des rapports sociaux était bien sûr le produit du développement des forces productives » (article sur la Culture du débat publié dans la Revue Internationale n°131 du Courant Communiste International).

[21Marx, Le Capital, livre II, tome 1, éditions sociales : 38.

[22C’est ce qu’un éminent représentant de la Gauche Communiste – Paul Mattick – exprimait très bien comme suit : « Selon Marx, à des rapports sociaux (ou rapports de production) déterminés correspondent des forces productives sociales déterminées ; les premiers engendrent les secondes qui restent inhérentes à leur existence. La relation capital-travail conditionne le progrès technologique… (…) …d’après la théorie de Marx, ‘c’est le mode social de production et non la technique qui est le facteur historique fondamental’ » (Intégration capitaliste et rupture ouvrière, EDI, 1972 : 157).

[23Ainsi, dans le Capital, Marx rappelle que toute l’histoire romaine est celle de l’expropriation toujours plus large des petits producteurs agraires au profit de propriétaires fonciers de plus en plus puissants. Autrement dit, la formation d’une plèbe de plus en plus nombreuse, certes dotée de droits politiques inaliénables (il était interdit de réduire en esclavage un citoyen de la Cité), mais privée de moyens d’existence par la concentration de la propriété foncière entre quelques mains. De là résulte cette nécessité impérieuse de conquêtes extérieures pour faire fonctionner l’économie romaine : se procurer de la main d’œuvre pour travailler les champs, piller du blé pour nourrir la formation de cette plèbe urbaine de plus en plus nombreuse, et gagner des terres lointaines pour en octroyer une partie à ces derniers. Réduction en esclavage et pillage des ressources des vaincus étaient les deux mamelles d’une expansion forcée de l’Empire Romain : « La moindre connaissance de l’histoire de la République romaine, par exemple, fait voir que le secret de cette histoire, c’est l’histoire de la propriété foncière » (Livre I, section 1, ch. 1, 4, La Pléiade, Economie I : 617). Marx part donc bien d’une analyse des contradictions sociales et de leurs dynamiques pour comprendre les sociétés, leur évolution, et le développement de leurs forces productives, et non pas d’une analyse de ces dernières pour en déduire les rapports sociaux !

[24Marx et Engels, L’idéologie allemande (Editions sociales, 1982 : 71).

[25Marx, Misère de la philosophie (La Pléiade, Economie I : 35-36).

[26Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (La Pléiade, Politique I : 437).

[27Marx, Le Capital, livre II, tome 1, éditions sociales : 38.

[28Marx, Misère de la philosophie (La Pléiade, Economie I : 35-36).

[29Note de Lénine au livre de N. Boukharine ‘Economie de la période de transition’, EDI, p.82.

[30Cette période s’étale de 40.000 à 12.000 avant J.C. et est typique de ce que le marxisme appelle le communisme primitif.

[31Contrairement à l’image d’Epinal de la horde collective chassant le mammouth, l’immense majorité des activités de chasse concernent de petites prises et sont effectuées individuellement ! De plus, si les femmes sont absentes de notre exemple, c’est qu’elles sont quasi systématiquement exclues des activités de chasse et confinées au ramassage et à la cueillette.

[32Grundrisse : chapitre sur les Formes antérieures à la production capitaliste, éditions sociales : 439. Il est fait référence ici à un temps très ancien, bien avant l’antiquité classique, un temps où l’esclavage pour dette n’avait pas encore été aboli par la Loi des XII tables. Marx s’appuie ici sur l’historien allemand B.G. Niebuhr.

[33Marx, Grundrisse (Manuscrits de 1857-58), Editions Sociales, tome I : 93-94.

[34Introduction générale à la critique de l’économie politique, La Pléiade, Economie I : 236.

[35Marx, Le Capital (La Pléiade, Economie I : 611-612).

[36Marx, Le Capital, livre Ier, huitième section, chapitre XXXIII, La théorie moderne de la colonisation, (La Pléiade Economie I : 1226).

[37Marx, Le Capital, livre Ier, première section, chapitre premier, La marchandise, IV Le caractère fétiche de la marchandise et son secret, (La Pléiade, Economie I : 606).

[38Engels, lettre à J. Block du 21 septembre 1890.

[39Marx, Avant-propos à la critique de l’économie politique, La Pléiade, Economie I, tome I : 272-274.

[40Lettre de Marx du 5 mai 1852 à J. Weydemeyer, La Pléiade, Politique I : 1680.

[41Marx, Travail salarié et capital, La Pléiade, Œuvres, Economie I : 212.

[42Lénine, Le développement du capitalisme en Russie, Œuvres, tome III : 55.

[43Rosa Luxemburg, Introduction à l’économie politique : 209 et 234, Edition Smolny-Toulouse, 2008.