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Pathologie sectaire dans la gauche communiste

de la forteresse assiégée à l’écroulement de la Baliverna

 

Pour aborder la question du sectarisme, il importe de définir ce dernier par la négative [1]. Le sectarisme n’est pas synonyme d’intolérance, son antonyme signifiant en fin de compte tolérer l’intolérable. Il importe de distinguer l’intransigeance face à l’intolérable de l’attitude sectaire. Face au ventre mou de l’opportunisme et à la perte de tous les principes, l’intransigeance est toujours la faible voix qui cherche à se faire entendre en période de guerres et de révolutions, avant qu’elle ne devienne le grondement puissant des foules ouvrières se levant contre tous les pouvoirs en place.

L’intransigeance est d’abord une ligne droite, celle de la droiture et de l’honneur révolutionnaires, face à toutes les trahisons et tous les tournants opportunistes. Contre le courant ou contre vents et marées, elle exprime l’esprit de résistance de petites poignées de militants internationalistes aussi bien pendant la première que pendant la seconde guerre mondiale.

En 1974, Raoul Victor*, l’un des fondateurs de Révolution internationale (R.I.), soulignait que «l’intransigeance de classe à l’égard des organisations de la contre-révolution n’est pas du sectarisme», mais une mesure élémentaire de sauvegarde de la théorie et de la praxis internationalistes. Et il concluait que l’abandon progressif des principes intransigeants conduisait à la mort lente d’un organisme vivant qui se fossiliserait en Secte : «Ceux qui ne voient dans l’intransigeance révolutionnaire que du sectarisme sont ceux que l’Histoire a définitivement condamnés à mourir dans des sectes» [2].

On pourrait ajouter que les organisations qui se transforment en sectes se gardent bien de le crier sur les toits, à moins d’officialiser leur acte de décès par une prompte dissolution. Leur finalité, c’est de se maintenir envers et contre tous, de préférence les militants du groupe, préférant pourrir leur vie interne par la suspicion et la délation contre de prétendus «ennemis intérieurs» transformés en boucs-émissaires d’une politique opportuniste propulsée par une petite coterie manœuvrière et intrigante, n’ayant d’autre rêve «communiste» que celui de garder les rênes de leur misérable pouvoir de petit boutiquier. Et, bien entendu – terme magique dans toute société où triomphe le non-droit – elles sont toujours «éthiques» [3].

L’attitude ou l’esprit sectaire se développe dans des organisations organisées comme de petits corps d’armée assiégés (l’«avant-garde» ou le «parti historique»), particulièrement en période de recul du mouvement de lutte de classe. Le sectarisme se rattache à toute une très archaïque vision de l’organisation, réduite à de petits groupes «conspiratifs» qui n’ont d’autre sens que celui de leur propre existence et dont la structure dirigeante est prête à tout pour conserver un pouvoir despotique sur ses propres membres. La fin justifie les moyens.

La pathologie sectaire n’est donc pas une nouveauté : elle est présente dès l’origine dans le mouvement ouvrier révolutionnaire. Marx, tout particulièrement, avait démonté le mécanisme sectaire des conventicules blanquistes : «Leur activité consiste précisément à anticiper sur le processus révolutionnaire, à l’amener artificiellement jusqu’à la crise, à improviser une révolution sans les conditions d’une révolution. Pour eux, la seule condition de la révolution, c’est l’organisation suffisante de leur conspiration. Ce sont les alchimistes de la révolution, et ils partagent le désordre mental et les idées fixes des alchimistes du temps jadis».

D’où cette mentalité de forteresse assiégée par la ‘réaction’ nationale ou internationale [4], où les opposants réels ou de simples «râleurs» sont toujours soupçonnés d’être des «espions appointés par la police» : «De là l’extrême développement du système de la suspicion dans les conspirations, dont parfois les membres prennent les meilleurs d’entre eux pour des mouchards, et placent toute leur confiance dans les véritables mouchards » [5].

La lutte contre le sectarisme, se présentant comme une alchimie de la prise du pouvoir par une minorité, fut une constante des pères fondateurs du marxisme. Engels, en 1874, ne manqua pas de souligner que la conception blanquiste débouchait automatiquement sur la dictature non du prolétariat, mais «d’une ou plusieurs personnes» : «De l’idée blanquiste que toute révolution est l’œuvre d’une petite minorité dérive automatiquement la nécessité d’une dictature après le succès de l’insurrection, d’une dictature que n’exerce naturellement pas toute la classe révolutionnaire, le prolétariat, mais le petit nombre de ceux qui ont effectué le coup de main et qui, à leur tour, sont soumis d’avance à la dictature d’une ou de plusieurs personnes» [6].

Cette vision de l’organisation comme une secte de «révolutionnaires professionnels» – terme remplaçant celui de «conspirateurs» – fut reprise par Lénine, dans son Que faire ?, dont le leitmotiv était «Donnez-nous une organisation de révolutionnaires et nous soulèverons la Russie». Le parti doit être dirigé comme une armée («le secret et la discipline militaire la plus rigoureuse» [7]), une usine capitaliste ou un orchestre soumis à la seule autorité du Chef. Il n’y est jamais question d’un «centralisme démocratique» qui viendrait corriger cette dictature. Celui-ci est d’ailleurs rejeté par les «purs et durs» du «programmisme», qui n’acceptent aucune liberté dans les discussions internes et aucune «autonomie» des sections locales sur lesquelles pèse le glaive de la dissolution. Pourtant, en 1906, Lénine, fit cette précision, qui valait comme une condamnation du «centralisme organique», en l’occurrence celui du Comité central du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) : «Le principe du centralisme démocratique et de l’autonomie des organisations locales signifie précisément la liberté de critique , totale et partout, tant qu’elle ne fait pas obstacle à l’unité d’une action déterminée » [8]. Soulignons que cette concession circonstancielle à la «liberté de critique» s’exerçait dans le cadre d’un parti réunifié sous la poussée de la révolution de 1905. Lorsqu’il rédigea la 13e condition d’adhésion au Komintern, il définissait ainsi le «centralisme démocratique» : un parti «organisé de la façon la plus centralisée», où «règne une discipline de fer confinant à la discipline militaire» [9].

Critiquant les conceptions blanquistes conspiratives de Que Faire ? (reprises par tous les groupes «programmistes»), Rosa Luxemburg notait que le «centralisme conspirateur» voulait dire «soumission absolue et aveugle des sections du Parti à l’instance centrale, et l’extension de l’autorité de cette dernière jusqu’à l’extrême périphérie de l’organisation». Rappelant que le centralisme le plus despotique était souvent exercée par les intellectuels du Comité central, Rosa comparait les «comitards» à un «habile acrobate (qui) ne s’aperçoit même pas que le seul ‘sujet’ auquel incombe aujourd’hui le rôle du dirigeant, est le ‘moi’ collectif de la classe ouvrière, qui réclame résolument le droit de faire elle-même des fautes et d’apprendre elle-même la dialectique de l’histoire» [10].

Les craintes de Rosa Luxemburg n’étaient pas vaines. En 1920, le représentant le plus en vue de la Gauche communiste germano-hollandaise, Anton Pannekoek, avait souligné avec inquiétude l’effet désastreux d’une politique blanquiste dans les organisations communistes internationalistes, qui s’érigeaient en «dictateurs du prolétariat», censés incarner totalement les intérêts du prolétariat : «La révolution ne peut surgir et être dirigée que par les masses seules. Si le parti communiste devait oublier cette simple vérité, voulant faire – avec les forces insuffisantes d’une minorité révolutionnaire – ce que seule la classe peut faire, la conséquence en serait la défaite : sur une longue période et au prix des pires sacrifices, la révolution mondiale reculerait » [11].

L’inévitable conséquence devait en être la sectarisation, un processus qu’a très bien résumé Herman Gorter en 1921, dans une de ses dernières lettres qu’il adressa à Lénine en 1921 : «Vous vouliez l’organisation, vous avez le chaos. Vous vouliez l’unité, vous avez la scission. Vous vouliez des chefs, vous avez des traîtres. Vous vouliez des masses, vous avez des sectes» [12].

La vieille question du blanquisme, réapparaissant automatiquement lors de la transformation d’une organisation révolutionnaire en secte agissant en dehors de l’histoire, ne fut même pas soupçonnée par les héritiers de la gauche communiste bordiguiste ou par ses dissidents dans la période de Mai 68 et de l’Automne chaud italien. Pour bien d’entre eux, l’organisation n’était plus une forteresse assiégée mais une oasis communiste, qui permettrait au moment favorable de «faire reculer le désert».

Cette euphorie de l’oasis, après Mai 68, a été très bien résumée par des anciens du Groupe communiste internationaliste (GCI) : «Voilà que dans l’isolement auquel la contre-révolution nous avait contraints, nous prétendions maintenant, et sans rire, constituer la meilleure organisation révolutionnaire au monde. Pas une des meilleures, non, LA meilleure. Nous nous regardions en toute franchise et arrivions le plus sérieusement du monde à cette conclusion : nous n’étions pas parfaits, mais nous étions la minorité la plus révolutionnaire au monde. On observait discrètement la réaction des autres… Mais, comme personne ne prenait son téléphone pour appeler l’hôpital, on prenait nos airs les plus sérieux pour confirmer que, oui, notre petit regroupement minoritaire était bel et bien constitué des meilleurs éléments révolutionnaires évoluant sur l’entière planète» [13].

Pour le bordiguisme officiel, Mai 68 ne fut que la poursuite du sectarisme régnant dans le «Parti» par d’autres moyens. Jacques Camatte donna à ce phénomène de sectarisation l’étiquette de «rackets» [14], surtout après le souffle vivifiant de Mai 1968. Dans cette période, chaque groupe internationaliste essayait, par activisme, de recruter à tout prix en faisant la guerre à tous ceux qui semblaient empiéter sur son pré carré.

Face à la réalité d’une période de décrue du mouvement de 1968-1977 en France et en Italie, les éléments les plus conscients quittèrent le «Parti» bordiguiste pour réfléchir par eux-mêmes, loin de la surveillance exercée par le «big brother», le «Bureau central» ou le «Commissaire unique» Bruno Maffi. Trop prisonniers de leurs anciennes croyances dogmatiques, ils ne purent tirer l’ombre d’un bilan et abandonnèrent toute idée d’une saine refondation, pour se retirer finalement dans leur sphère privée.

Ceux qui restèrent subirent alors le syndrome de la «forteresse assiégée» et ne virent plus s’avancer que les ombres de l’«ennemi de classe» à l’extérieur. Les opposants réels de l’intérieur, les «rigides» peu aptes à se plier aux incessants tournants sur la «tactique» ou «le changement de période» à l’intérieur furent considérés comme des chevaux de Troie de la bourgeoisie. Ils furent l’objet de suspicions et finalement de délations propices à toutes les manipulations par une «direction» autoproclamée. Suzanne Voute, chassée comme une renégate de son organisation en 1991, a très bien résumé l’atmosphère kafkaïenne – voire «stalino-chrétienne» (sic) – dominant tout l’appareil du haut jusqu’en bas, où seul triomphe le «secret et mensonge de parti» : «Campagnes de calomnies contre les opposants; secret et mensonge de parti érigés en système; dissimulation des tournants derrière une continuité de pure façade; triomphalisme alternant avec des ‘autocritiques’ de style stalino-chrétien; enfin généralisation de la méthode des sanctions disciplinaires, ‘promotions’ et ‘rétrogradations’ de militants plus propres à susciter l’hilarité que les conversions, et même, après ultimatum démocratique, exclusions pour délit de désobéissance à l’autorité autoproclamée du moment» [15].

Jacques Camatte a très bien décrit les effets d’un ultra-sectarisme qui transforme d’anciens militants en «voyageurs du néant» : «On était considérés comme morts pour le Parti» [16]. Et l’isolement était le prix à payer pour réfléchir et se reconstruire, même si «ce qui était difficile, c’était de sortir du Parti […] Il était pénible de quitter une foule de camarades». Mais, bien souvent, la rupture avec le passé pour les anciens militants est définitive, «la plupart des militants ayant quitté le PCI ne continuant pas à lire la presse du Parti». Jacques Camatte, engagé dans la publication de la revue Invariance, n’apprit la mort de Bordiga que deux ans plus tard [17].

Pourtant, la réalité avait le goût de l’amertume : la fin de la décrue du mouvement de Mai 1968 laissa les petites organisations de type blanquiste dans le plus complet déboussolement. Croyant échapper à la contre-révolution stalinienne, des symptômes inquiétants apparurent dans les oasis de communisme. L’histoire se déroulait à l’envers dans un cauchemar orwellien : «L’attachement à la révolution a glissé vers le respect des chefs et la valorisation de l’esprit de subordination, typique des partis et organisations politiques dont nous prétendions être les irréductibles ennemis… L’activité militante, réduite à des réunions, des rapports, des interventions, n’était plus qu’un grand tract permanent justifiant la perpétuation de l’organisation… La critique du sectarisme se limitait à affirmer haut et fort qu’on était conscient de son existence et qu’il fallait lutter contre, rien sur le « comment ». Et faisons confiance aux chefs ! … Un point de non-retour fut certainement franchi lorsque, par souci de pureté théorique, nous avons commencé à réécrire les textes que nous avions publiés 15 ans plus tôt. D’expulsions en abandons, de polémiques en polémiques, d’écritures en réécritures, l’uniformisation de la pensée a pris toute la place… D’organisation vouée à la critique du stalinisme, nous nous étions transformés en un véritable tout petit État, une sorte de caserne nano-stalinienne avec son cortège d’insultes et de grands gestes accusateurs, avec ses coups bas, ses justifications, avec ses procès, ses pseudo-traîtres et ses vrais procureurs, dans la plus pure des traditions orwelliennes… Nous avions même notre propre dictateur» [18].

Le même scénario sectaire devait se reproduire, mais toujours en pire. Une micro-secte, comme le «Courant communiste international» (CCI), fondé en 1975, s’érigea en Sainte-Inquisition des déviants (mais à une échelle lilliputienne) : soumets-toi comme un cadavre, perinde ac cadaver [19]. Qui ne s’humilie pas, face contre terre, est condamné invariablement comme «parasite», «franc-maçon», «provocateur», «clanique», «agent de la bourgeoisie», «menteur et calomniateur», «obscène» (sic), «voyou et mouchard», voire d’«égorgeur» [20], digne clone de «Jack l’Éventreur». Il va de soi que les opposants réels ou supposés tuent le temps à exercer un «travail policier» [21]. Ce luxe de qualificatifs ubuesques est plus dans la tradition stalinienne que dans celle, toute littéraire, d’Orwell [22].

Mais, surtout, ces éruptions répétées de haine gratuite sont un révélateur chimique de la dialectique qui en rythme la vie politique interne, la dialectique «ami »/«ennemi» [23] . Ce manichéisme, où le génie du Bien incarné par quelque apprenti dictateur lutte en permanence contre le génie du Mal de la dissidence, n’a d’autre fonction que de colmater les brèches béantes qui déstabilisent le risible pouvoir d’une petite camarilla sans réelle base sociale.

Comme l’observe Raoul Victor*, un des fondateurs du CCI, dans un diagnostic clinique daté de mai 1997 : «Comme toute secte, [il s’agit de réserver] ses pires attaques contre les éléments qui l’ont quittée… Ceux qui l’ont quittée ont procédé à un ‘suicide politique’… En dehors… il n’y a que mort et ‘parasitisme’». Ou bien le «traître» est mis en quarantaine comme un pestiféré; il est soumis au dilemme «to be or not to be», joué sur les planches pourries d’un cabaret dadaïste en ruines : «Si tu refuses de devenir un compagnon de route, tu deviendras un parasite ou un cadavre» [24].

De tels propos augurent de ce que pourrait être le «traitement» politique des «parasites», un traitement prévu par Lénine, dès décembre 1917, et mis bientôt en pratique par une Tchéka qui s’efforça de détruire non seulement les «parasites bourgeois», mais les opposants ouvriers dans les usines. Ceux-ci étaient d’abord humiliés (port du «carton jaune» et «corvée de latrines»), puis fusillés [25].

Il suffit de rappeler ce texte de Lénine en appelant à utiliser tous «les moyens pour éliminer et mettre hors d’état de nuire les parasites (les riches et les filous, les incapables et les commères hystériques de la gent intellectuelle, etc.)… On mettra en prison une dizaine de riches, une douzaine de filous, une demi-douzaine d’ouvriers qui tirent au flanc (à la manière de voyous, comme le font de nombreux typographes à Petrograd, surtout dans les imprimeries des partis). Là, on les enverra nettoyer les latrines. Ailleurs, on les munira, au sortir du cachot, d’une carte jaune afin que le peuple entier puisse surveiller ces gens malfaisants jusqu’à ce qu’ils se soient corrigés. Ou encore, on fusillera sur place un individu sur dix coupables de parasitisme » [26].

L’utilisation du mythe du «parasitisme», comme arme idéologique contre les opposants, n’est pas propre aux lilliputs qui veulent se faire plus grands que Gulliver. L’organisation «Il programma comunista», quelque peu démembrée depuis 1982-1984, se présente aujourd’hui, plus modestement, comme un cheval de labour... Non plus le grand trotteur de la «guerre de classe», levant fièrement l’étendard de l’Invariance, mais un solide percheron, placide, n’ayant cure de tous les «parasites» qui se raccrochent à sa robe, mais des parasites conscients dont «l’ego serait inversement proportionnel à leurs dimensions physiques» [27]. Et finalement les «parasites» font œuvre utile : ils démontrent à chaque instant la grandeur du travail de labour, la ruade périodique pour les chasser faisant partie d’un jeu sans cesse recommencé : « … Vous voyez le cheval qui suit son chemin ? Une nuée d’insectes l’enveloppe qui l’attaquent de tous les côtés. Que faire ? Il secoue la tête de haut en bas, agite sa crinière, sa queue, donne de temps en temps une ruade. Mais il continue à faire ce qu’il doit faire. Nous sommes comme ce cheval : nous faisons ce que nous devons faire, indifférents à la nuée des parasites qui nous tournent autour. Poux, puces et moustiques… les variétés sont nombreuses et toutes très occupées. Ils écrivent et réécrivent notre histoire – à leur façon, celle des parasites. Ils tombent en extase devant les ‘biographies’ de tel ou tel militant… Ils sont le ‘courrier du cœur’ (ou de la ‘bile’) des déçus, désillusionnés, ‘trahis’ et ‘abandonnés’… Ils passent aux rayons X tel ou tel article, tel ou tel document et concluent que ‘nous ne sommes pas les héritiers de la Gauche communiste’ – ou bien déclarent solennellement que la Gauche communiste est à jeter. Ils poussent leurs hauts cris sur telle ou telle erreur commise dans le passé ou au présent : ils la pèsent dans la petite balance du pharmacien et finalement s’exclament, avec une joie débordante, en se mettant à danser : ‘’Bien attrapés! Je les ai bien eus’. Serrés les uns contre les autres, ils forment des cliques d’adorateurs (ou d’imprécateurs), et bourdonnent, bourdonnent. Oh! Comme ils bourdonnent ! … En somme, ils sont dessus, dessous, tout autour de nous. Mais ils ne pourront faire autrement : nous sommes leur seule raison d’exister – si nous n’existions pas, eux-mêmes n’existeraient pas. Quelle chance que nous existons. Comme le cheval (sic), nous, nous continuons notre chemin : patients, conscients du chemin parcouru (accidenté, non exempt d’erreurs et d’insuffisances, lacunes et manquements) et de celui à parcourir (encore bien de rudes montées sur un chemin hérissé de pièges), et tout à fait indifférents au grand bourdonnement que font autour de nous les parasites de toute espèce. Puis, parfois, nous échappe une ruade… » [28].

Ce morceau est digne de figurer dans la meilleure chrestomathie de l’inventivité sectaire. L’ultime avatar de l’«Invariance» de Bordiga s’adonne à l’humour kafkaïen de La Métamorphose, en se transformant non en immense Insecte grimpant sur les murs de sa forteresse, mais en petit cheval courageux. Le mythe grandiose de l’Invariance cède la place au mythe de la Caballité du «Parti compact et puissant». Mais le petit cheval reste toujours le Centre du monde (réduit au Milanais ou à la Toscane), puisque les «parasites» se sont multipliés avec l’effondrement du «programmisme» et ne semblent éprouver aucune répulsion à s’abreuver de son sang. Le noble petit cheval – perdant son crin blanchi par l’âge – n’a nul besoin de faire son autocritique ni ne songe à abandonner un chemin balisé de rassurantes certitudes. Portant fièrement les œillères de l’Invariance, il se laisse guider vers un destin qui lui échappe, montant des côtes escarpées dont il ne sait si elles surplombent l’abîme.

Ces adeptes de l’humour sectaire auraient pu rajouter en guise d’épilogue la Complainte du Petit cheval blanc de Paul Fort, chantée par Georges Brassens :

Mais un jour, dans le mauvais temps,
Un jour qu’il était si sage,
Il est mort par un éclair blanc,
Tous derrière tous derrière,
Il est mort par un éclair blanc,
Tous derrière lui devant.

Il est mort sans voir le beau temps,
Qu’il avait donc du courage !
Il est mort sans voir le printemps
Ni derrière, ni derrière.
Il est mort sans voir le beau temps,
Ni derrière, ni devant.

Ces flambées récurrentes de sectarisme, sous une forme scatologique néo-stalinienne ou celle de la fable bucolique, mènent inexorablement au néant.

Marx, en plein développement du mouvement ouvrier, avait souligné la nature éminemment réactionnaire des sectes, dont il était périlleux de penser qu’il s’agissait d’un épiphénomène fugace. Il s’agit bien d’un mal insidieux récurrent, quelle que soit l’époque, que le prolétariat soit encore immature ou poussé par le vent de l’histoire : «L’évolution du sectarisme socialiste et celui du véritable mouvement ouvrier vont constamment en sens inverse. Tant que les sectes se justifient (historiquement), la classe ouvrière n’est pas encore mûre pour un mouvement historique indépendant. Dès que celle-ci est arrivée à cette maturité, toutes les sectes sont essentiellement réactionnaires. Cependant, il s’est reproduit dans l’histoire de l’Internationale ce que l’histoire montre partout. Le périmé cherche toujours à se reconstituer et à se maintenir au sein de la forme nouvelle» [29].

Dans la bulle du sectarisme, le «Programme», sans cesse «retravaillé» à l’aune de la «tactique», n’est plus qu’un manteau idéologique troué et rapiécé, incapable de dissimuler le mitage opportuniste. Comme le remarquait Marx, dans ses gloses marginales au Programme de Gotha, le «Programme» est mutilé sur le lit de Procuste de toutes les opportunités. «Somme toute, on abandonne le point de vue de l’action de classe pour retourner à celui de l’action de secte» [30].

Les groupes sectaires parce qu’ils sont prisonniers de leur propre univers, autistique ou paranoïaque, celui de la forteresse assiégée, parce qu’ils cultivent assidument une pathologie qui leur donne sens, sont doublement réactionnaires. Pour Marx, était réactionnaire tout ce qui faisait obstacle à la reconstruction d’un vaste «mouvement historique indépendant», qui passe par une remise en question des dogmes périmés.

Dans l’attente d’une révolution «terrible et anonyme» (Bordiga), dissimulée derrière la sombre ligne d’horizon du capitalisme, les Sectariens [31] se sont volontairement enfermés dans leur forteresse qu’ils croient assiégée au milieu de leur désert idéologique, en attendant peureusement la venue de nouveaux barbares (les «prolétaires instinctifs») qui viendront briser les statues ensablées de leurs dogmes. Une attente oscillant entre l’espoir de l’Apocalypse et une mortelle angoisse, car l’issue en est la disparition finale des Sectariens prêchant et anathémisant dans une forteresse bâtie sur du sable.

Une autre espèce de Sectariens a fait le choix de fuir le désert, elle s’accroche au roc des Certitudes. Hissés dans les hauteurs sublimes de leurs dogmes, ils veulent inlassablement rafistoler l’antique forteresse édifiée sur le mont de l’Invariance : la Baliverna. Et un jour, se scelle le destin de la Baliverna, «énorme et lugubre édifice». Un reconstructeur grimpe de quelques mètres le long du grand portail, s’agrippant d’une main à une antique étoile rouge du Komintern protégeant la petite niche abritant la statue du saint anonyme de Naples. Elle cède. Le laborieux rafistolage soutenant l’étoile cède à son tour, entraînant la chute de la clef de voute des principes invariants. Le vieil édifice qui tenait encore debout par des poutres de soutènement, construites dans les «réunions générales du Parti», s’écroule soudainement, comme un «immense sépulcre» : «Alors la masse entière du bâtiment, y compris les murailles de l’autre côté de la cour intérieure, tout se mit lentement en mouvement, entraîné dans une irrésistible ruine» [32].

* * *

La Gauche communiste italienne, celle qui descend du Comité d’Entente de 1925, de la Fraction italienne regroupée autour de Bilan et Prometeo, puis du PCInt de Damen en 1943, reste un maillon fondamental de la chaîne de l’internationalisme. Avec lucidité, mais tardivement, elle ne se considère plus comme le «Parti» mais comme une modeste Tendance, dans un milieu «communiste internationaliste» en déliquescence, en attendant la recomposition qui ne pourra venir que du seul «réveil prolétarien».

La sinistra comunista, nourrie (et pervertie) par le Dogme bordiguien, a toujours considéré qu’aucun «réveil prolétarien» n’était possible sans un parti «compact et puissant» précédant la lutte [33]. Faisant plus appel à l’«instinct de classe» [34] qu’à la conscience de classe (un terme rigoureusement tabou), ce courant n’a jamais abordé frontalement la question essentielle de la «maturation» des masses ouvrières au cours du siècle écoulé de guerres et de révolutions. Le courant «programmiste», à la différence du PCInt de 1945 à 1951, s’est toujours considéré comme un ennemi du luxembourgisme, jugé «spontanéiste» et «antiléniniste». C’est pourtant Rosa Luxemburg qui, lors de la Révolution de novembre 1918, analysa le processus de maturation avec la plus grande lucidité : «Aucun prolétariat du monde, pas même le prolétariat allemand, ne peut effacer du jour au lendemain, d’un soubresaut, les traces d’un asservissement millénaire, les traces de ces chaînes que Messieurs Scheidemann et consorts lui ont forgées… C’est seulement au travers des combats de la révolution que le prolétariat accédera à une pleine maturité, dans tous les sens du terme» [35].

Il est remarquable que Bordiga soit passé d’une position marxiste, basée sur le développement de la conscience prolétarienne, à une sorte de «darwino-bergsonisme» basé sur le «pur instinct», la conscience (toujours nommée révolutionnaire et jamais prolétarienne) n’existant que dans le «Parti» monolithique, «compact et puissant». Le fossé existant entre le Bordiga des années 1920 et celui de l’ère «programmiste» est considérable.

En 1926, lors d’un discours tenu le 23 février 1926 devant l’Exécutif du Komintern, Bordiga soulignait avec force la nécessité d’une conscience de classe : «Dans toute la mesure où nous pouvons contribuer à la formation de la conscience révolutionnaire des masses, nous le ferons par la force de notre position et de notre attitude à chaque phase du déroulement des événements… Le parti doit rassembler autour de lui cette partie de la classe ouvrière qui a une conscience de classe et dans laquelle règne la conscience de classe » [36].

Arturo Peregalli* a très bien résumé la position mi-darwinienne mi-bergsonienne développée par le Bordiga des années 50-60 : «Pour Bordiga, la révolution c’est comme l’art et l’art c’est l’intuition; parler d’intuition c’est comme parler d’instinct; ce ne sont pas la raison ou l’intelligence qui conduisent à la révolution, mais la poussée du physiologique, l’intérêt économique lié à l’appartenance à une classe... L’intuition et l’instinct sont deux aspects de la nature humaine et ne se distinguent pas de l’autre aspect, la capacité de raisonner, l’intelligence. À l’origine, le concept d’intelligence signifiait ‘comprendre avant de lire’, et donc instinct et rationalité étaient une seule et même chose» [37].

Le terme magique de «contre-révolution» a toujours servi d’alibi à une totale impuissance à se confronter, sans tabous ni préjugés, politiquement et socialement à la période historique présente, se contentant d’analyses économiques poussées du monde capitaliste lors de «réunions générales du Parti». Tout ce déploiement de tableaux statistiques ne faisait que le conforter dans l’attente d’une parousie inévitable : l’écroulement de toutes les idoles de la Marchandise dans le séisme final de la Grande Crise.

Dans les années 1970-80, le courant «programmiste» s’est considérablement fragilisé en soufflant dans les trompettes tiers-mondistes (le mythe des «peuples de couleur») et en opérant un périlleux retour à la tradition morte de la «révolution bourgeoise» jacobine, poussée par les flots tumultueux des «masses plébéiennes», au risque de sombrer corps et biens. Son léninisme inconditionnel, toujours a-critique, l’a amenée à soutenir ce qui reste la version sombre d’une Révolution russe aux abois : la terreur, dont le prolétariat commença à subir les coups dès 1918.

Pour apprécier les apports et les limites de cette sinistra comunista, prise au piège diabolique de l’invariance, la lumière ne peut surgir d’une interminable relecture des «saintes évangiles», qu’elles soient de Lénine ou de Bordiga, mais d’une confrontation honnête avec les positions communistes des conseils de la gauche communiste germano-hollandaise (KAPD et GIC).

La tendance «invariantiste» se condamne à une lente agonie si, en dépit de solides prises de position internationalistes [38], elle continue à s’enferrer dans un ultraléninisme aussi «périmé» (dans le sens que lui donnait Marx) que sectaire.

L’aggiornamento du Dogme passe par la destruction du Dogme lui-même, à savoir que «le Parti c’est la classe», «la dictature du prolétariat c’est la dictature du Parti», «la lutte politique c’est l’absence de liberté en matière de théorie». Il passe aussi par la disparition d’un mode d’existence autistique où l’organisation reste une monade se suffisant à elle-même, totalement imperméable à toute influence de l’extérieur, à toute confrontation et débat.

En 1926, Bordiga – avec la plus grande légèreté politique – condamnait Karl Korsch qui en appelait à une refondation du mouvement communiste, sur des bases autres que celles du Komintern soumis à l’État russe. Pour le dissident napolitain, il fallait rester dans l’Ordre kominternien, se soumettre à l’absurde discipline, ne pas bouger et attendre les temps futurs. Ce qu’il fit jusqu’en 1944, ignorant les débats dans la Fraction italienne à l’étranger, et donc les avancées théoriques accumulées dans les revues Prometeo et Bilan.

Karl Korsch, en publiant son livre Marxisme et philosophie, soulignait avec une grande clarté ce qui distinguait le dogmatisme du «marxisme orthodoxe» – qu’il soit social-démocrate ou bolchevik – du «marxisme vivant» [39].

Il fallait en premier lieu lutter contre tout «système d’oppression intellectuelle» en réaffirmant la triple racine de toute praxis révolutionnaire, dont la finalité est l’émancipation de l’esprit humain de toute entrave idéologique : «Premièrement, c’est une dictature du prolétariat, non une dictature sur le prolétariat. Deuxièmement, c’est une dictature de la classe, et non du Parti ou des dirigeants du Parti. Troisièmement, et surtout, c’est une dictature révolutionnaire, un simple élément dans le processus de transformation sociale radicale, qui, avec la suppression des classes et de leurs antagonismes, crée les conditions du ‘dépérissement de l’État’ et en même temps la disparition de toute contrainte idéologique… Dans ses fins comme dans ses voies, le socialisme est un combat pour la réalisation de la liberté » [40].

 

Ph. Bourrinet, mars 2016.

 

«Tous les bannis du monde vous le diront : dans un contexte devenu sectaire, ceux qui remettent en question un fragment de l’organisation passent instantanément du statut jalousé de bons camarades à celui beaucoup moins enviable de traîtres, noyauteurs, déserteurs, opportunistes

La liste d’insultes s’allonge très rapidement, puis vient le temps de la calomnie et des «procès», échos microscopiques mais non moins grotesques d’un capitalisme reproduisant ses propres catégories au sein même de ceux qui le combattaient. Quelques lâches font même leur coming out, compensant des années de silence par un empressement soudain à colporter partout les accusations de ce tribunal de pacotille. La fraternité qui caractérisait l’organisation est désormais réduite à des fins de propagande interne. On parle bien de solidarité mais cela se réduit désormais à une prière collective, quelque peu menaçante à l’égard des fauteurs de troubles, et qui peut se résumer à un précepte fort simple : qui n’est pas avec nous est contre nous.

Une organisation dont l’activité essentielle consiste à «poignarder» ses ennemis intérieurs est une organisation perdue. Vivre en groupe implique inévitablement des contradictions, des départs, des refus, des questions, voire des incompréhensions ou même de l’insolence, de l’indiscipline, de la folie… Lorsqu’un groupe n’est plus capable du moindre recul face à tout cela, c’est qu’il a bel et bien commencé sa descente aux enfers sectaires». [41]

 

[1«Toute détermination est négation», écrivait Spinoza dans son Éthique.

[2Raoul Victor, «Sommes-nous sectaires», Révolution internationale n° 8, février-mars 1974, p. 17-26.

[3L’éthique est ce que les sectes foulent régulièrement aux pieds dans le secret et le mensonge de leur existence. Le CCI écrit par exemple : «Une organisation doit avoir un ensemble de règles et de principes qui sont basés sur des principes éthiques»

[4Cette idée fut, presque 70 ans plus tard, reprise par Lénine dans sa Lettre aux ouvriers d’Europe et d’Amérique, 21 janvier 1919 : «Nous nous trouvons comme dans une forteresse assiégée, tant que les autres armées de la révolution socialiste internationale ne viennent pas à notre secours» [Œuvres, tome 28, p. 450- 458].

[5Karl Marx, «Literatur», Neue Rheinische Zeitung n° 4, Hamburg, avril 1850.

[6«Programm der blanquistischen Kommuneflüchtlinge», Der Volksstaat n° 73, 26 juin 1874 [texte français]. Voir, pour l’abîme séparant marxisme et blanquisme, l’étude de Monty Johnstone, «Marx, Blanqui and Majority Rule», Socialist Register, Londres, Merlin Press, 1983, p. 296-318.

[7Lénine, Que faire ?, Science marxiste, Montreuil-sous-Bois, déc. 2004, p. 253. Arrigo Cervetto*, principal fondateur du groupe «Lotta Comunista», oppose dans son introduction («La lutte décisive», p. 15) Lénine à Rosa Luxemburg. Pour celle-ci, «l’organisation est, en grande partie, un résultat et non une prémisse du processus révolutionnaire». Pour Cervetto, «toute la stratégie de Lénine repose, au contraire, sur le présupposé que l’organisation est la prémisse du processus révolutionnaire».

[8«Liberté de critique et unité d’action», Volna n° 22, 20 mai 1906, in Œuvres, tome 10, p. 465-467.

[9Lénine, Le 2e congrès de l’Internationale communiste, in Œuvres, tome 31 (19 juillet – 7 août 1920), p. 219 272.

[10Rosa Luxemburg, «Organisationsfragen der russischen Sozial-Demokratie» (Centralisme et démocratie), in Gesammelte Werke, Band 1, Berlin, 1979, p. 422–446.

[11K. Horner [Anton Pannekoek], «Der Neue Blanquismus», Der Kommunist, Brême, 3 février 1920. Der Kommunist, publié à partir du 27 nov. 1918, était l’organe des IKD (Communistes internationalistes d’Allemagne) à Brême.

[12Une des lettres de Gorter adressées à Lénine depuis sa fameuse Lettre ouverte.

[13Texte de bilan provisoire d’anciens du GCI : «Contre la politique : pas un seul cheveu blanc n’a poussé sur nos rêves», 2015. Les militants du GCI en Belgique étaient sortis du CCI en 1977 pour publier leur organe Communisme.

[14Jacques Camatte et Gianni Collu, «De l’organisation. Lettre sur les rackets», 4 septembre 1969

[15«Les leçons d’un éclatement (Brève histoire du Parti communiste international dit ‘bordiguiste’)», Cahiers du marxisme vivant n° 2, Toulon, 1994.

[16Benjamin Lalbat, op. cit., annexe 23, entretien avec Jacques Camatte, Bélaye, 7-10 juillet 2014, p. 20.

[17Benjamin Lalbat, op. cit., p. 60-61.

[18«Contre la politique : pas un seul cheveu blanc n’a poussé sur nos rêves», ibid.

[19La locution latine perinde ac cadaver (comme un cadavre) représentait l’idéal ascétique du monachisme du désert, celui d’une totale soumission à la volonté divine. Au XIIIe siècle, le successeur de François d’Assise, Bonaventure de Bagnorea rapporta l’anecdote suivante : «Un jour on demanda à François qui peut être vraiment appelé obéissant. Il répondit en donnant le cadavre comme exemple : ‘Prends le cadavre et laisse-le là où tu veux : il ne te contredira pas et ne murmurera pas» [S. Bonaventura, Vita di S. Francesco di Assisi, Amoni, Rome, 1888].

[20«Courant communiste international», 2 juin 2006, «La FICCI dans ses œuvres : mensonges et comportements de voyous».

[21Cette secte picrocholine a fait preuve d’un génie inventif en créant ex nihilo une luxuriante littérature spécialisée dans le «parasitisme», dont on trouvera une chrestomathie, richement illustrée, qui n’engage que son auteur : Dr. Sirius Chardin (éd.), Chrestomathy of the ICC or the Mirror of an ideological apparatus of a postmodern neostalinist sect, Unpopular Books, Londres, avril 2015

[22Les très imaginatifs staliniens disposaient d’une palette d’injures bien plus riche que celle du «Courant communiste international» : «chiens enragés», «vipère lubrique», «hyène dactylographe», etc. Lors des procès de Moscou, le procureur Vychinski s’était déchainé sur un mode particulièrement baroque, dénonçant «les vils aventuriers qui ont tenté de piétiner avec leurs sales pieds les meilleures fleurs, les plus parfumées de notre jardin socialiste, des menteurs et des histrions, des pygmées misérables, des roquets et des toutous se ruant sur l’éléphant» [Cf. Nicolas Werth, Les Procès de Moscou 1936-1938, Éditions Complexe, 2006].

[23Cette distinction, et ce n’est pas un hasard, a été élaborée, par un vrai ennemi de la révolution prolétarienne, Carl Schmitt, pour qui «la distinction spécifique du politique […] c’est la discrimination de l’ami et de l’ennemi» [Carl Schmitt, La notion de politique – Théorie du partisan, Paris, Champs classiques, 2009, p. 64].

[24Ce texte de Raoul Victor a été republié sur le site pantopolis, sous le titre : «En marge d’un anniversaire : plus de vingt années de sectarisme néo-stalinien»

[25Cf. Nicolas Werth : Crimes et violences de masse des guerres civiles russes 1918-1921, avril 2008, Online Encyclopedia of mass violence (Sciences Po, Paris)

[26Lénine, «Comment organiser l’émulation», 6-9 janvier 1918 (calendrier nouveau style), in Œuvres, tome 26 (sept. 1917-février 1918), Éditions en langues étrangères, Moscou, 1958, p. 423-434. Souligné par nous.

[27L’insistance sur la disproportion de taille entre le gros mammifère (le «Parti») et l’animalcule (l’«opposant») avait déjà été exploitée lors des Procès de Moscou. Vychinski fulminait contre les «pygmées misérables, les roquets et les toutous se ruant sur l’éléphant» (Cf. note supra).

[28«Pulci, pidocchi, pappataci…» [Poux, puces et moustiques...], Il programma comunista n° 4, juillet-août 2013. Cet article est partiellement cité en note dans la conclusion de Sandro Saggioro (In attesa…, op. cit., p. 346). Celui-ci, visiblement visé, comme historien critique du «programmisme», note que le cheval laborieux, si immunisé contre les «parasites», «refuse de reconnaître ce qui est advenu et continue à jacasser comme si de rien n’était».

[29Lettre de Karl Marx (Londres) à Friedrich Bolte (New York), 23 novembre 1871, Karl Marx–Friedrich Engels Werke, Band 33, Dietz Verlag, Berlin, 1976, p. 328.

[30Marx-Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt, Éditions sociales, 1972, p. 42.

[31Ce néologisme, calqué sur celui des Solariens de Campanella (La Cité du Soleil) [1623], nous semble approprié pour définir les partisans d’une secte n’ayant d’autre finalité que celle de persévérer dans leur être sectaire.

[32Le mythe du désert des barbares et celui de la Baliverna, aussi peu platoniciens que possible, sont librement inspirés du roman Le Désert des Tartares (1940) et de la nouvelle L’écroulement de la Baliverna (1954) de Dino Buzzati.

[33Rosa Luxemburg, par contre, considérait qu’il était hasardeux de céder à l’attentisme : «Considérer qu’une organisation forte doit toujours précéder la lutte est une conception tout à fait mécaniste et non dialectique» [Gesammelte Werke, IV, Berlin, p. 397].

[34De Bordiga à ses épigones légitimistes ou schismatiques, l’essor de la lutte classe s’est toujours résumé à une simple question d’instinct et non de conscience. On pouvait lire ainsi dans la presse ‘bordiguiste’ des années 70, lors de luttes de travailleurs français et immigrés dans le métro parisien: «C’est sur ce [sûr] instinct [de classe] qu’il faudra tabler pour multiplier et vivifier les étincelles qui naissent aujourd’hui du sein de la classe ouvrière et qui sont susceptibles de converger dans des foyers de vie prolétarienne» [La grève des nettoyeurs du métro. Leçons et bilan, supplément au n° 247 du Prolétaire, Paris, 9-29 juillet 1977, p. 8]. Cet instinct, sans conscience, devait parfaitement satisfaire les rédacteurs du journal bordiguiste, puisque ceux-ci s’empressaient d’écrire : «Vite, passons au communisme… vite, vite, passons à la lutte de classe à outrance ! », inversant au passage le processus logique de la «lutte de classe à outrance» au «communisme».

[35«Die ‘unreife’ Masse», Die Rote Fahne, Berlin, 3 déc. 1918, p. 2.

[36«Discours de Bordiga (Italie)», Les Cahiers du bolchevisme n°47, 15 avril 1926, p. 944-946.

[38On peut lire, à propos du conflit en Syrie, cette prise de position qui – en dehors du rituel de la célébration d’un «parti» inexistant – reste (globalement) sur le terrain internationaliste : «La seule voie est celle de la lutte de classe contre toutes les oppressions, qu’elles soient salariale, nationale, religieuse, raciale, sexuelle, contre toutes les répressions. Elle passe par l’organisation indépendante de la lutte ouvrière sur le plan de la défense immédiate, par la solidarité prolétarienne de classe, par la constitution du parti prolétarien, le parti communiste révolutionnaire. Toutes les autres alternatives, démocratiques, populaires ou religieuses, ne peuvent aboutir à autre chose qu’au maintien de la domination de la bourgeoisie et du capitalisme» [Brochure «Le Prolétaire-parti communiste international» n° 35, La Syrie dans la perspective marxiste. De la colonisation française à la guerre civile, Lyon, 2015, p. 66].

[39Cf. la revue fondée en juin 1991, par Suzanne Voute* et ses camarades : Les Cahiers du marxisme vivant. Son numéro le plus récent (n° 9, janvier 2015, p. 7) constate : «Après de lourdes défaites, le prolétariat tarde à s’ébranler de nouveau. Il faudra que des générations toutes différentes des anciennes s’engagent dans la lutte… Lorsque le prolétariat redeviendra classe pour soi et non plus classe pour le capital, il retrouvera son internationalisme et reprendra le combat pour la société communiste».

[40Karl Korsch, Marxisme et philosophie [1923-1930], coll. «Arguments», Éditions de minuit, Paris, 1972, p. 63-64. Souligné par Korsch.

[41Pas un seul cheveu blanc, op. cit.