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Jours rebelles : Chroniques d’insoumission

(Note de Lecture)

 

Sous ce titre, vient d’être publié à Barcelone un livre dont le sommaire annonce une longue série d’articles traitant d’événements ayant marqué l’histoire de l’humanité par la rébellion contre l’ordre établi et commentant les caractéristiques de luttes irréductibles à toutes sortes de pouvoir (Editions Octaedro, collection « Limites », 320 pages). Ce sont quatre camarades de la revue Etcetera – Correspondencia de la guerra social qui ont regroupé et coordonné les contributions de plus de cinquante auteurs pour mener à bien ce travail de réflexion. Nous sommes ainsi transportés de Mésopotamie (3000 avant notre ère) jusqu’à récemment en Grèce (2008) : « Mensonges en flammes » et nous voyageons à travers divers types de mouvements sociaux : les uns moins connus que d’autres. En Egypte (1166 a.n.e), nous sommes confrontés à « la première grève de l’histoire » et, par la suite, nous nous retrouvons à Rome (73 a.n.e) pour : « Spartacus : une rébellion contre l’esclavage ». En 1485, nous voici au Japon avec des « Soulèvements dans la région de Yamashiro » tandis qu’en 1525, l’Europe centrale se signale avec « Thomas Münzer et la commune de Münster ». En 1804, on assiste à « la première guerre triomphante des esclaves noirs à Haïti » alors que le 5 mars 1820, au Sénégal, c’est « Le mardi de Nuer ou la luttes des femmes de waalo contre l’esclavagisme arabe ». Plus, nous arrivons aux XIXe et XXe siècles et plus les références « classiques » sont nombreuses : novembre 1831, à Lyon : « L’insurrection des canuts » ; 4 juin 1844, en Rhénanie : «Insurrection des tisserands silésiens » ; 1847, Europe : « Temps de manifestes communistes » ; 1848, France : « La révolution de 1848 » ; 1871, France : « La Commune de Paris » ; 1915, Mexique : « Emiliano Zapata (1879-1919 » ; 1918, Allemagne : « la Révolution des Conseils » ; 1920, Italie : « Conseils ouvriers et occupations d’usines à Turin » ; 1921, Russie : « Soviets, 1905, 1917, 1921 » ; 1927, Chine : « L’insurrection de Shangaï et la commune de Canton » ; 1936, Espagne : « révolution sociale à Barcelone » ; 24 octobre 1956, Hongrie : « L’insurrection hongroise » ; 1968, France : « La première nuit des barricades à Paris en mai 1968 »… Mais il y a aussi d’autres références à des luttes, plus « hétérodoxes » mais non moins intéressantes : 1845, Nouvelle-Zélande : « Le soulèvement Maori contre l’Empire Britannique » ; 11 janvier 1851, Chine : « La Révolution des T’aip’ing » ; 1883, Soudan : « Et si la rébellion est Islamique ? Jihad et Islam soufi au sud du Sahara » ; 1894, Corée : « Rébellion Tonghak » ; 1905, Tanganika : « Révoltes maji-maji » ; 1918, Brésil : « Grèves anarchistes : San Pablo, 1917 – Rio de Janeiro, 1918 » ; 1919, Canada : « Winnipeg, l’ombre d’un soviet » ; 1921, La Patagonie : « Terre de Feu » ; 1930, Vietnam : « L’insurrection de Yên Bai » ; 1946, Kenya : « Guerrilla Mau-Mau » ; 1947, Sénégal : « Grève des travailleurs du chemin de fer » ; 1954, Honduras : « Le soulèvement populaire de 1954 » ; 16 juin 1976, Afrique du Sud : « La révolte de Soweto » ; 1977, Iran : « L’insurrection des sans logement » ; 18 mai 1980, Corée : « La Commune de Kwangju » ; 20 juin 1981, Maroc : « Casablanca ensanglantée » ; 2006, Egypte : « La grève des ouvriers du textile, prémisse d’un mouvement de lutte global ».

Face à la prétention des classes dominantes et de l’État à incarner la fin de l’histoire, il est toujours bon de rappeler que les travailleurs ont lutté dans tous les quatre coins de la planète et depuis l’origine des temps, non seulement pour se défendre contre leurs conditions misérables d’existence, mais aussi pour instaurer une communauté humaine, la fameuse « Gemenweisen » à laquelle aspiraient Karl Marx et les communistes du XIXe siècle contrairement à la barbarie qui s’est développée dans la Russie des Soviets, sous la forme d’un capitalisme d’État, en l’absence d’une révolution mondiale. Il faut donc saluer ce livre édité à Barcelone pour ses rappels et ses analyses d’expériences historiques concernant les opprimés du monde entier.

Aujourd’hui, depuis environ vingt-cinq ans, à part quelques rares exceptions, les luttes ouvrières stagnent et les grèves demeurent sur un terrain uniquement revendicatif, corporatiste, propice aux manœuvres syndicales. L’approfondissement de la crise économique a entraîné un chômage massif qui pèse sur la situation matérielle des exploités et freine leur prise de conscience. Les camarades de la revue Etcetera, Apartado 1363, O8080 Barcelone (qui a été fondée au début des années 1980) avaient donné leur point de vue dans le numéro 45 (mai 2009), en examinant la situation à travers trois articles : « Quelques considérations pour analyser l’actuelle crise appelée financière » ; « Quelques suggestions à propos de la crise » ; « Crise du capital, crise du travail ». Pour consulter ces textes, on peut visiter leur site : www.sindominio.net/etcetera. Le numéro 46 (publié en janvier 2010) est encore consacré à la crise, avec des articles sur les réactions ouvrières : « la réalité de la crise : considérations et réactions », « criminalisation de la précarité et pauvreté ».

En tant que livre historique sur le rappel des luttes d’insoumission, Jours rebelles arrive donc à point nommé pour stimuler la réflexion actuelle. Il s’agit, bien sûr, d’éviter tout type de découragement malgré le repli ouvrier face à la crise et, au contraire, de nous préparer à l’éventualité de combats offensifs. De toute manière, les phases révolutionnaires s’avèreront nécessaires pour en finir avec un système dont l’effondrement ne sera pas fatal par le seul mécanisme de ses contradictions économiques. Il faudra qu’il soit détruit volontairement de fond en comble. En ce sens, la crise est une condition nécessaire mais pas suffisante. La révolution, c’est toujours quand ceux d’en haut ne peuvent plus et quand ceux d’en bas ne veulent plus.

Voici quelques extraits de l’introduction générale qui situe l’approche historique du choix de l’ensemble de ces mouvements insurrectionnels : « Ce livre prétend regarder, écouter, noter ces événements, quelques-uns de ces jours rebelles qui se sont succédés au long de toute notre histoire. Assurément, cet enregistrement se fait de notre point de vue et cela résulte d’un positionnement dans le présent. Il ne s’agit donc pas d’un livre d’histoire des mouvements sociaux qui pourrait se faire à partir d’une prétendue impartialité académique de l’histoire, mais d’un regard complice avec ces jours rebelles. De ce point de vue, nous faisons des recherches au sujet de ces jours, confrontant les diverses approches historiques, anthropologiques, sémantiques, pour arriver à les connaître, toujours orientés à scruter la vérité des faits, vérité non figée une fois pour toute, mais interrogée plusieurs fois. Sa particularité est dans ce regard. Ce n’est pas un livre d’investigation historique : nous y recourons aussi, mais l’écriture que nous prétendons offrir ici est la description de quelques faits, ou mieux l’expérience de ceux-ci, en montrant leur signification. Il est certain également que l’histoire officielle s’occupe aussi de ces faits rebelles, mais en les vidant de leur contenu authentique, en les convertissant en pièces de musées et en les dédiant à une consommation ostentatoire. Pour nous, se souvenir du passé signifie rendre actuelle son interrogation au présent, rendre présente sa charge critique.

L’histoire que nous connaissons est fondamentalement l’histoire écrite par le Pouvoir, ce qui le fait insister sur les événements qui ont le plus favorisé sa perpétuation, faisant le silence ou racontant à sa manière ceux qui lui ont porté atteinte. Avec ce livre, nous voulons précisément nous fixer sur ces derniers. Nous voulons noter ces événements – et les paroles qui les accompagnent, soit déjà sous forme de mythe ou de livre – car ils marquèrent une orientation possible de l’histoire contre son cours actuel, dans le sens de déployer ce qu’il y a de plus humain chez l’homme et chez la femme, ce qui nous est commun et non ce qui nous sépare -qui nous aliène : le pouvoir et ses institutions-, même si ces événements furent réprimés et ne parvinrent pas à s’imposer. Événements rebelles, donc, qui ont marqué l’histoire et qui pour cela dessinent une autre orientation possible, et non pas utopique pour cette raison, c’est-à-dire possible dans le temps historique, et non pas au-delà, dans n’importe quel éden. Nous savons qu’il y a toujours à l’affût la déviation idéologique, le danger de convertir l’histoire en une idéologie, d’écrire l’histoire que nous aurions aimée et non pas celle qui a eu lieu, de donner à l’histoire une orientation révolutionnaire qu’elle n’a pas. Il n’est pas facile de déterminer ces faits. D’une part, beaucoup de processus révolutionnaires ont fini par reproduire le pouvoir qu’ils combattaient, même s’il est aussi certain qu’au sein de ces processus, il y eut des tendances qui dénonçaient déjà les chemins qui mèneraient à une telle récupération. D’autre part, il y a des rébellions dont le sens n’est pas de combattre la servitude, mais de retourner à elle-même, de reproduire l’état de choses existant pour perpétuer son injustice, la soumission à l’ordre établi, l’oppression du pouvoir.

En notant ces événements rebelles, nous avons non seulement porté le regard sur les plus populaires, les plus bruyants ou les plus connus –moments d’insurrection comme la Commune de Paris en 1871 ou le 1936 espagnol-, mais aussi les autres, plus petits et silencieux : par exemple, le jour où Rosa Parks femme noir de l’Alabama, refusa de céder son siège d’autobus à un blanc ; celui où dans la pampa argentine, quelques prostituées refusèrent d’avoir des relations sexuelles avec les soldats qui venaient d’assassiner des ouvriers pendant les grèves qui se développèrent dans la Patagonie de 1921 ; celui encore dans le Sumer, à Erech, lorsque le chef du lieu osa dire à une ancienne où elle ne devait pas planter les semences et se retrouva mort le jour suivant ».

Dans le cours de cette introduction, les camarades dénoncent la mythologie du progrès qui domine l’histoire écrite et prétend expliquer sous une forme téléologique la succession des événements (à leurs yeux, le marxisme n’en est pas exempt avec sa vision d’un passage du communisme primitif au communisme). Pour eux, l’histoire du progrès conçue comme l’histoire écrite à partir du pouvoir « démarre précisément avec la bourgeoisie, classe ascendante qui, en élaborant l’idéologie du progrès, élimine dans son écriture de l’histoire tous ces événements – la barbarie de son implantation, la misère du travail, les catastrophes qu’on ne peut compter comme faits naturels, etc. – ayant retardé sa conception linéaire et ascendante qui prendra sens à la fin. De cette manière, la bourgeoisie confond le progrès du capital avec le progrès humain, il appelle progrès son progrès, sa guerre contre l’humanité. Dans ce livre, au contraire, on tente de comprendre et d’appréhender ces événements rebelles dans leur rébellion même, de noter la singularité de l’événement sans le dissoudre dans une valorisation-utilisation d’une perspective progressiste ».

La vision européocentriste est également attaquée ainsi que « la méconnaissance des histoires non écrites dans les époques antérieures à la présence européenne parmi les autres continents. Le continent africain, joint à l’américain et à l’océanien, virent tronquer leur propre développement historique par l’intromission du colonialisme occidental qui spolia ses richesses et effaça son histoire. A cela s’ajoute, dans le cas africain, les différentes évolutions historiques des territoires situés au nord du Sahara et la partie située au nord du Sahel. Dans le territoire qui se dénomme aujourd’hui Afrique subsaharienne, la rupture dans le développement autochtone des peuples qui l’habitaient fut définitive. Ce fait signale qu’à la moitié du VIIIe siècle, avec l’invasion arabe de l’Afrique, mais spécialement à partir du XVIe siècle, avec l’installation des européens sur ses côtes, l’histoire de l’Afrique est déjà une partie subsidiaire de l’histoire de l’Occident. Les peuples africains furent soumis non seulement aux directives économiques et religieuses de leurs colonisateurs occidentaux, mais ils formèrent aussi part de leur histoire comme êtres de condition inférieure. Ainsi, l’histoire du continent africain, avant la présence des arabes ou celle des européens, est pratiquement inexistante et son histoire postérieure a été escamotée. Dans le même cas, nous voulons écrire sur les rébellions en Amérique : la difficulté est évidente pour signaler les rébellions antérieures à l’invasion de l’Europe. L’espace reste ouvert pour une telle tâche ».

L’introduction s’achève par l’affirmation d’une confiance résolue dans les capacités de résistance sociale contre l’ordre établi : « En notant ces jours rebelles, nous ne voulons pas tomber dans une position de victimes. Plusieurs fois, en écrivant contre le pouvoir et contre l’histoire racontée par le pouvoir, nous écrivons sur la répression, sur la domination que le pouvoir a exercé sur les hommes et les femmes, sur les institutions qui ont incarné cette domination, sur l’État qui nous soumet ; nous réécrivons ainsi toujours l’histoire de l’État. Ici, il ne s’agit pas d’écrire l’histoire de la répression, l’histoire de la barbarie, mais plutôt une histoire de la liberté, de la résistance à l’oppression, à la déshumanisation, à la perte de la communauté ; il ne s’agit pas d’une triste lamentation mais d’une affirmation de rébellion. Nous voulons insister sur le fait que non seulement l’État n’arrive pas à nous dominer et que, bien qu’il ait tout le pouvoir médiatique, politique, économique et technique, il ne peut en finir avec la rébellion, il ne peut domestiquer la vieille taupe ».
Si des lecteurs hispanisants sont intéressés à se procurer cet ouvrage, ils doivent écrire par le net à octaedro@octaedro.com ou par la poste à Editions Octaedro, calle Bailen, 5, 08010 Barcelone (Espagne). Ils peuvent aussi consulter le site www.octaedro.com.

 

Guy

 

Publié dans Controverses n°3, Avril 2010