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Interview de Fred Moseley sur la crise par Connessioni

 

Interview très intéressante de Fred Moseley faite par la rédaction de Connessioni (mars 2012), notamment concernant le rôle et la place joués par le mécanisme de la dévalorisation du capital fixe dans la compréhension chez Marx du déroulement des crises économiques. Fred Moseley se revendique explicitement de l’analyse de cet important représentant de la Gauche Communiste qu’est Paul Mattick.

 

1 – Quelles sont les causes de la crise économique actuelle aux USA ? Est-elle liée à la crise des années 1970 ?

C’est une grande question à laquelle je vais essayer de répondre très brièvement. Oui, je pense que la crise actuelle est nettement liée à la crise des années 1970. Elle constitue la suite de la crise des années 70 et résulte des mesures prises par les capitalistes pour résoudre la crise des années 70. Cette dernière était clairement une crise de rentabilité. Le taux de profit aux USA a chuté de 50% par rapport aux niveaux de l’immédiat après-guerre (avec une tendance similaire dans tous les pays capitalistes).

Ce qui importe de comprendre, c’est que les capitalistes ont réagi à ce déclin très significatif du taux de profit en mettant tout en oeuvre pour le ramener à ses niveaux les plus hauts. Cela impliquait une diminution générale de la part salariale, spécialement des coupes dans les allocations diverses (le salaire indirect), une « augmentation » des cadences sur les lieux de travail, la mondialisation et l’externalisation de la production vers des zones du monde à bas salaires. Tous ces phénomènes familiers des décennies récentes sont le résultat des tentatives capitalistes pour restaurer le taux de profit. Les ouvriers étatsuniens travaillent plus dur qu’il y a quarante ans mais leurs salaires n’ont pas augmenté et leurs allocations ont été réduites.

Malgré toute cette douleur et souffrance pour les ouvriers, le taux de profit n’a été que partiellement restauré, seule la moitié environ de la baisse précédente a été récupérée. De plus, les investissements productifs sont restés faibles ces dernières décennies [NDLR : c’est-à-dire que les profits partiellement retrouvés n’ont pas été réinvestis de façon productive].

Dans les crises précédentes, le taux de profit a surtout été restauré grâce aux faillites à grande échelle qui dévaluaient le capital des entreprises survivantes. Dans la dépression actuelle, le gouvernement américain (et la plupart des autres gouvernements, sauf celui d’Allemagne) fait tout ce qu’il peut pour éviter les faillites et une dépression plus profonde ; et a rencontré, au moins relativement, le succès en repoussant ces échéances (ce qui se ramène à une attitude attentiste). Mais, en évitant les faillites, ce succès limité implique une moindre dévaluation du capital et donc une faible restauration du taux de profit par ce mécanisme classique. Au lieu de cela, le rétablissement du taux de profit a été obtenu grâce à une augmentation de l’exploitation des ouvriers.

Une conséquence importante de cette stagnation des salaires durant plusieurs décennies est que les ouvriers se sont de plus en plus endettés pour acheter une maison, ou une voiture ou même pour leurs besoins courants. Le ratio de la dette des ménages par rapport aux revenus disponibles s’est accru de 50% en 1980 à 130% en 2007, atteignant des niveaux sans précédent (ce ratio de la dette des ménages était de 30% en 1929). Le capitalisme américain a été maintenu à flot grâce à l’accroissement de la dette des ménages et des entreprises. Finalement, la bulle de la dette des ménages a éclaté et la crise du capitalisme américain est entrée dans une nouvelle phase plus sérieuse. Comme Marx le soulignait, l’accroissement de la dette peut prolonger une expansion, mais cela rend aussi la dépression finale bien pire.

Ainsi, sur le long terme, la crise actuelle est la conséquence de la baisse antérieure du taux de profit dans la période du premier après-guerre et aussi des mesures prises part les capitalistes pour restaurer ce taux de profit. La crise de rentabilité subsiste car elle n’a été que partiellement résolue, et à cela s’ajoute maintenant une sérieuse crise de l’endettement des ménages. Comme Marx l’a dit de nombreuses fois, les tentatives pour résoudre une contradiction du capitalisme conduisent à d’autres contradictions.

 

2 – Assistons-nous aujourd’hui à une crise globale ou à un changement d’hégémonie entre les États-Unis et l’Europe d’un côté et la Chine de l’autre ?

Je pense que les deux choses se passent. C’est certainement une crise globale et, généralement, dans une crise, les changements dans le rapport de forces entre les puissances s’accélèrent. Sans la crise, il y aurait de toute façon eu un long changement graduel d’hégémonie, mais la crise intensifie le processus. Les USA doivent mille milliards de dollars à la Chine et l’Union européenne supplie la Chine de lui prêter la même somme ! Tandis que les USA et l’UE luttent (sans succès) pour se maintenir hors de la dépression, la Chine utilise ses excédents pour accaparer des terres, des minéraux et des capacités industrielles partout dans le monde. S’il n’y a pas de révolution (voir plus loin), quel pays pensez-vous sortira de cette crise en tête ?

Bien sûr, reste la question : jusqu’à quel point la Chine sera affectée par la crise économique internationale et est-ce qu’elle connaîtra sa propre dépression ? Le taux de croissance de la Chine a ralenti (de 10% à 8%) mais il est encore de très loin le plus élevé du monde (celui des USA est à 2% et celui de l’UE est négatif).

Certains spécialistes de l’économie chinoise avancent que la rapide croissance de la Chine a été financée par un accroissement très rapide également de la dette (en particulier dans les dernières années), endettement qui devra aussi éclatera comme dans le capitalisme occidental. Cependant, le système bancaire chinois est presque entièrement public et il est difficile de dire si les pertes des banques conduiront à une crise bancaire et à une dépression plus profonde, comme en Occident. Je n’ai pas la réponse à ces questions.

 

3 – Est-ce que le développement de la financiarisation peut être interprété comme étant un indice d’un capitalisme qui ne parvient plus élargir son accumulation par le réinvestissement ?

Oui, les entreprises capitalistes dédaignent de réinvestir dans une expansion parce que le taux de profit est trop bas, ils donc investissent plutôt dans les instruments financiers. Mais ce déplacement de l’investissement aggrave encore le problème de la rentabilité, parce que le capital financier ne produit pas lui-même de plus-value. Donc, une plus grande partie du capital total est investie comme capital improductif, ce qui réduit le taux de profit pour le capital dans son ensemble. Le capital financier est un parasite et le parasite dévore l’hôte.

 

4 – Pendant longtemps, la théorie marxiste n’a pas été considérée comme une théorie des crises ; quelle est pour vous l’importance de la théorie des crises dans la théorie marxiste ?

J’ai toujours considéré avant tout la théorie de Marx comme étant une théorie des crises. Après la découverte par Marx de la relation entre les crises et la révolution suite à la Révolution de 1848 et sa contre-révolution, son principal objectif théorique a été de démontrer que le caractère inévitable et inhérent des crises dans le capitalisme. Donc, si nous voulons éliminer les crises, nous devons éliminer le capitalisme, c’est à dire que nous devons faire une révolution socialiste. Les relations entre les crises et la révolution sont bien sûr plus compliquées que cela, comme Marx lui-même s’en est rendu compte – une crise peut ne pas déboucher sur une révolution et, parfois, le mouvement révolutionnaire peut aboutir au fascisme plutôt qu’au socialisme. Mais, à coup sûr, une crise sociale et économique générale (c’est-à-dire quand l’économie s’effondre, comme c’est le cas aujourd’hui) est une condition nécessaire pour un mouvement révolutionnaire socialiste. Nous devons simplement le faire aboutir.

 

5 – Pensez-vous qu’il y a aujourd’hui une autonomisation de la valeur, ou est-ce que la valeur d’échange reste centrale dans le mode de production capitaliste actuel ?

Oui, tout à fait. Les « lois du mouvement » objectives sont toujours les forces agissantes dans le capitalisme. Personne ne veut d’une crise et pourtant les crises arrivent. Les capitalistes sont contraints d’adopter des changements technologiques à cause de la concurrence et de leur avidité, mais ceux-ci suppriment de la main-d’œuvre et provoquent alors la chute du taux de profit et les crises. La seule façon d’éviter cette autonomisation du monde social est de planifier consciemment nos activités économiques, dont Marx disait qu’elle serait la transition de la préhistoire à l’histoire de l’humanité. Afin d’empêcher cette machine de s’effondrer à nouveau, et de nous broyer avec, nous devons en prendre le contrôle, et ne plus la laisser nous contrôler et nous détruire.

 

6 - À notre avis les considérations de Paul Mattick dans son ouvrage « Marx et Keynes » sur les limites de l’économie mixte sont entièrement confirmées par la dynamique actuelle de crise capitaliste. Quelle importance attribuez-vous à l’élaboration et aux anticipations de Paul Mattick ?

Je suis complètement d’accord et je pense que Mattick est le plus important théoricien économique du 20ème siècle. Mattick a été le premier à étendre et développer rigoureusement la théorie de Marx à la question très importante du 20ème siècle sur l’efficacité (ou la non efficacité) des politiques keynésiennes. Il est le seul théoricien qui avait prévu, dès l’époque de « l’âge d’or » des années 1950 et 60, que cette période de relative prospérité, comme toute période de prospérité du capitalisme dans le passé, serait temporaire, que les politiques keynésiennes qui étaient supposées stabiliser le capitalisme ont leurs limites intrinsèques, et qu’une fois que ces limites sont atteintes, alors le capitalisme retombe dans une autre grande dépression globale. Nous sommes aujourd’hui témoin, sous nos yeux mêmes, de la terrible vérité de la prédiction de Mattick, voilà 50 ans. C’est une réussite théorique sans égal, beaucoup plus grande que tous les Lauréats du Prix Nobel bourgeois (mais bien sûr trop subversif pour un Prix Nobel).

J’ai été assez chanceux de rencontrer Mattick au début des années 1970 à Cambridge, Mass. (où il vivait avec sa femme et Paul Jr) et nous avons eu beaucoup de discussions sur la théorie de Marx et les développements en cours. Ma compréhension de la théorie de Marx et du capitalisme est tout à fait dans la tradition de Mattick. Mon premier livre (The Falling Rate of Profit in the Postwar United States Economy, 1992) lui est dédié.

 

7 – La dé-intégration accroit l’armée de réserve du travail, un nombre beaucoup plus élevé de chômeurs et de travailleurs précaires, comment considérez-vous ce phénomène ?

C’est un phénomène très important, peut-être le phénomène le plus important de tous.

Même si le capitalisme réussit à se maintenir pendant quelques années de plus sans chuter plus gravement encore, le chômage restera à des niveaux très élevés dans le monde entier, en particulier pour les jeunes qui n’ont pas d’avenir dans cette économie capitaliste en crise. Déjà, le taux de chômage est de 25% en Grèce et en Espagne, et de 11% dans l’ensemble de l’Europe (et ces taux sont sous-estimés). L’estimation officielle du taux de chômage aux USA a baissé de 10% à 8%, mais si nous prenons en compte un accroissement normal de la force de travail US de 1% par an, alors le véritable taux de chômage est plutôt de 12%. Et le meilleur scénario de « maintien » pour le capitalisme ne réduira pas les niveaux atteints par le chômage avant de nombreuses années, si jamais il le fait.

Les jeunes chômeurs ont mené au soulèvement des Printemps Arabes, et les jeunes chômeurs et sous-employés et les étudiants ont mené au mouvement Occupy. En général, je pense que les jeunes – qui sont beaucoup plus éduqués que jamais auparavant et qui ont d’énormes capacités, mais pas d’avenir dans le capitalisme – ont le plus haut potentiel révolutionnaire aujourd’hui.

Le point de vue qui suit à propos de l’Espagne vient d’un article du New York Times du 20 mai : « Cette génération est la plus qualifiée de l’histoire du pays, pourtant ses membres sont les premiers depuis la guerre civile de l’Espagne à faire face à des perspectives de travail plus mauvaises que leurs parents. » La même morne perspective pour les jeunes est vraie dans la plupart du reste du monde.

 

8 – Le mouvement Occupy a eu un impact majeur en Europe, quel est votre jugement sur ces mouvements et à votre avis y-a-t-il des différences avec l’ancien mouvement anti-mondialisation ?

J’aimerais en apprendre plus sur le mouvement Occupy en, Europe. Je pense que le mouvement Occupy est extrêmement important. Il a évidemment touché une corde très sensible dans le monde entier, profitant du ressentiment croissant face aux augmentations brutes du revenu et de la richesse de 1 % de la population, tandis que tous les autres luttent pour payer les factures et au ressentiment face au contrôle complet du gouvernement par ces 1 %. Le mouvement Occupy a focalisé l’attention de tous sur l’inégalité et l’injustice économiques et il a pratiqué la démocratie radicale dans ses processus de décision.

Une autre réussite importante du mouvement Occupy, qui n’est pas visible à la surface, consiste en ce qu’il a construit ce qui semble maintenant être des organisations durables dans toutes les grandes villes du pays et beaucoup de villes plus petites. Ces groupes locaux de Occupy se réunissent une ou deux fois par semaine (et parfois plus) pour des discussions, des groupes d’enseignement et d’autres activités. Ils sont en général organisés en « groupes de travail » qui ont d’autres réunions : réforme bancaire (un large spectre), la fin de la corporate “personhood” (qui protège les entreprises des régulations gouvernementales), le soutien aux grèves (pas assez), la prévention des saisies immobilières (pas assez non plus), etc. Les groupes de travail de différentes villes ont commencé à prendre des contacts entre eux.

C’est une remarquable structure organisationnelle, organisée entièrement « depuis la base ». Les groupes sont un peu comme les anciennes cellules du PC, mais beaucoup plus démocratiques, décentralisés et ouverts.

La plupart des gens sont sérieux dans la tentative de faire quelque chose pour changer l’économie. Je me demande si la même construction organisationnelle se passe en Italie et dans le reste de l’Europe.

Le premier Rassemblement National d’Occupy a été organisé par Occupy Philadelphie du 30 juin au 4 juillet (le 4 juillet est, évidemment, le « Independence Day » aux USA et la Déclaration d’Indépendance a été écrit à Philadelphie). On peut lire sur ce rassemblement sur ce site web. Le rassemblement est décrit comme "les chapitres disparates du mouvement collaborant à très grande échelle."

La critique la plus courante du mouvement Occupy est que « il n’a pas de vision claire d’une alternative », et c’est en général vrai. Mais beaucoup de participants travaillent dur pour essayer de donner forme à leur vision, ou au moins des éléments de celle-ci. Et ils sont en général clairs sur les principes de base de l’alternative ; égalité économique, justice économique et démocratie économique. Si ces principes de base continuent à être pris au sérieux, cela mènera probablement en direction du socialisme.

Ce sera le défi des socialistes (le défi de toute une vie) de participer activement à ces mouvements Occupy et d’essayer de persuader d’autres d’orienter ce mouvement dans une direction socialiste.

Un défaut important du mouvement Occupy est que les relations avec les syndicats et d’autres travailleurs actifs sont généralement faibles, avec des exceptions notables (en particulier à New York et Oakland). L’activité de soutien aux grèves la plus large a été la distribution de tracts devant les magasins de détail du géant des télécommunications Verizon dans beaucoup de villes (la société est très rentable, mais elle opère de nombreuses retenues sur le salaire des travailleurs, comprenant en particulier les cotisations santé ; le syndicat a annulé une grève de courte durée en août dernier et les négociations se sont prolongées depuis). Il est nécessaire de faire beaucoup plus que ces quelques actions pour construire un soutien mutuel et des connexions. Si les activistes de Occupy cherche quelque chose à faire aujourd’hui, la meilleure chose à faire serait de soutenir les ouvriers en grève, où que ce soit.