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140 ans de La Commune de Paris : 1871-2011

La question de l’extension de la révolution

 

« Je remarque (…) que la prochaine tentative de la révolution en France devra consister non plus à faire passer la machine bureaucratique et militaire entre d’autres mains, comme ce fut le cas jusqu’ici, mais à la briser » Marx [1]

 

Quelques les leçons de La Commune tirées par Marx et Engels

 

C’est dès le 12 avril 1871 que Marx formula cette leçon essentielle dans une lettre à Kugelmann. Par là, il dépassa son ancienne position sur la conquête du pouvoir politique qu’il avait énoncée dans le Manifeste du Parti Communiste. Grâce à la lutte héroïque des communards, l’auteur du Capital put développer ensuite sa théorie sur la nécessité de la destruction de l’Etat dans son écrit sur La guerre civile en France. Adresse du Conseil général de l’Association internationale des travailleurs (30 mai 1871) :

« L’unité de la nation ne devait pas être brisée, mais au contraire organisée par la constitution communale ; elle devait devenir une réalité par la destruction du pouvoir d’Etat qui prétendait être l’incarnation de cette unité, mais voulait être indépendant de la nation même, et supérieur à elle, alors qu’il n’en était qu’une excroissance parasitaire. Tandis qu’il importait d’amputer les organes purement répressifs de l’ancien pouvoir gouvernemental, ses fonctions légitimes devaient être arrachées à une autorité qui revendiquait une prééminence au-dessus de la société elle-même, et rendues aux serviteurs responsables de la société (…) C’est en général le sort des formations historiques entièrement nouvelles d’être prises à tort pour la réplique de formes plus anciennes, et même éteintes, de la vie sociale, avec lesquelles elles peuvent offrir une certaine ressemblance. Ainsi, dans cette nouvelle Commune, qui brise le pouvoir d’Etat moderne, on a voulu voir un rappel à la vie des communes médiévales, qui d’abord précédèrent ce pouvoir d’Etat, et ensuite en devinrent le fondement (…) La multiplicité des interprétations auxquelles la Commune a été soumise, et la multiplicité des intérêts qu’elle a exprimés montrent que c’était une forme politique tout à fait susceptible d’expansion, tandis que toute les formes antérieures de gouvernement avaient été essentiellement répressives. Son véritable secret, le voici : c’était essentiellement un gouvernement de la classe ouvrière, le résultat de la lutte de la classe des producteurs contre la classe des appropriateurs, la forme politique enfin trouvée qui permettait de réaliser l’émancipation économique du travail ».

Quant à Engels, il rapportera vingt ans plus tard l’analyse de son frère d’armes, c’est-à-dire la conception marxiste sur le début de la période de transition du capitalisme au communisme :

« (…) en réalité, l’Etat n’est rien d’autre qu’un appareil pour opprimer une classe par une autre, et cela, tout autant dans la république démocratique que dans la monarchie ; dans le meilleur des cas, c’est un mal dont hérite le prolétariat vainqueur dans la lutte pour la domination de classe et dont, tout comme la Commune, il ne pourra s’empêcher de rogner aussitôt au maximum les côtés les plus nuisibles, jusqu’à ce qu’une génération grandie dans des conditions sociales nouvelles et libres soit en état de se défaire de tout ce bric-à-brac de l’Etat. Le philistin allemand a été récemment saisi d’une terreur salutaire en entendant prononcer le mot de dictature du prolétariat. Eh bien, messieurs, voulez-vous savoir de quoi cette dictature a l’air ? Regardez la Commune de paris. C’était la dictature du prolétariat » [2].

Ensuite, Engels écrivit au Comité national du Parti ouvrier français en l’honneur du 23e anniversaire de la Commune de Paris : « Je lève mon verre avec vous pour la venue prochaine d’un 18 mars international, qui assure le triomphe du prolétariat et, en conséquence, abolisse les antagonismes de classes et fasse que la paix et le bonheur deviennent une réalité dans les pays civilisés ».

Tous ces documents marxistes peuvent être lus dans un excellent ouvrage paru en octobre 2008 aux éditions La fabrique : Inventer l’inconnu. Textes et correspondance autour de la Commune

 

La question militaire : le prolétariat en armes et l’impuissance de La Commune sur la façon de mener la guerre de classe

 

L’insurrection du 18 mars à Montmartre 1871 fut quasi-spontanée pour empêcher l’armée versaillaise d’enlever les canons de la Garde nationale qui se trouvaient sur la butte. Les généraux Lecomte et Thomas furent fusillés et des barricades, symboles de l’opposition ouverte entre les deux classes ennemies, se hérissèrent partout. D’emblée, avant les élections dans les vingt arrondissements de Paris, la classe ouvrière posa la question militaire et donc celle de l’affrontement violent avec les forces bourgeoises et réactionnaires qui s’étaient réfugiées à Versailles autour d’Adolphe Thiers, futur « nabot sanglant » de la semaine sanglante à la fin du mois de mai 1871. Pour les prolétaires qui avaient de la mémoire depuis les années 1830, il fallait récupérer Auguste Blanqui, « l’Enfermé », partisan de « la prise d’armes » et de son organisation. Des tractations eurent lieu avec Thiers et son entourage pour tenter de l’échanger contre les otages dont s’empara la Commune. Mais Versailles demeura inflexible et ne voulut à aucun prix relâcher Blanqui, craignant qu’il eût une influence décisive sur la manière de mener les combats et de consolider la dictature du prolétariat.

C’est Gustave Flourens et des militants blanquistes (Eudes, Duval, Bergeret) qui poussèrent très vite les insurgés les plus conscients, et donc les plus organisés et décidés, à occuper le Mont Valérien et à « marcher sur Versailles » sans attendre, pour anéantir l’armée de l’Etat bourgeois avant qu’elle puisse revenir pour tuer les exploités et leur dictature. Ainsi, en riposte à des initiatives versaillaises (attaque de Courbevoie, tentative de contrôler le pont de Neuilly, pilonnage de Paris…), trois colonnes de Fédérés se dirigent résolument vers Versailles, le 3 avril 1871, à 3 heures du matin. Mais, cette sortie est réprimée à l’aide d’obus qui s’abattent du Mont Valérien sur la colonne de Bergeret et il s’ensuit une déroute tandis qu’il y a des dizaines de morts et de blessés, des prisonniers exécutés sur place comme Duval et Flourens ou torturés et enfermés sur les pontons. Un ouvrage publié le 18 mars 2011 par Des Communeux tente de tirer les leçons sur la question militaire :

« La sortie du 3 avril peut être considérée comme la dernière tentative du prolétariat de sortir du carcan parisien et de développer la révolution. Après les jours qui suivirent le 18 mars où la possibilité de poursuivre les Versaillais n’a pas été saisie, l’échec de la sortie du 3 avril sonne le glas de la capacité prolétarienne à renverser le rapport de force entre les classes, à étendre la révolution, à se distancier du gouvernement de la Commune et à développer son autonomie de classe. Dès ce moment, la guerre va se transformer. De guerre de classe contre classe, elle va se muer en guerre bourgeoise contre le prolétariat ! » [3].

Le gouvernement de la Commune, à l’Hôtel-de-Ville, va se perdre ensuite dans la recherche convulsive d’un « délégué à la guerre », capable de « sauver » la situation, en construisant une « armée » de bric et de broc. Pour cela, il constituera un « comité de Salut public », puis remettra son destin entre les mains d’un général Cluseret (qui avait commencé à faire carrière dans l’armée nordiste aux Etats-Unis), puis d’un colonel Rossel (qui fut tenté par l’aventure de prendre la tête d’un état-major militaire). Son complot fut déjoué, et lui arrêté. Il prit la fuite et se réfugia dans un hôtel du boulevard Saint-Germain, sans prendre aucune part aux combats de la semaine sanglante. Enfin, il se laissa prendre par les troupes versaillaises et fut fusillé à Satory. Il ne restait plus alors à Delescluze, ultime délégué à la guerre, que de se faire tuer en défendant une barricade et au prolétariat de se faire massacrer en masse (entre 15.000 et 30.000 morts selon les historiens).

 

L’extension de la révolution russe et de la révolution allemande

 

Au début du 20e siècle, d’autres tentatives révolutionnaires se heurtèrent aux mêmes problèmes : l’établissement de la dictature du prolétariat à l’échelle mondiale à travers les Conseils Ouvriers (soviets) et l’organisation de la lutte armée pour étendre le processus en se défendant contre les attaques de la bourgeoisie.

D’abord, il y eut Octobre 1917 avec le mot d’ordre du Parti bolchévik : « Tout le pouvoir aux Conseils Ouvriers ! ». Mais l’extension de la révolution russe buta sur le problème de la paix séparée avec l’Allemagne face à la nécessité de maintenir un internationalisme intransigeant. La fraction des communistes de gauche du parti bolchevik s’opposa à la majorité menée par Lénine et Trotski. Ils publièrent d’abord un journal intitulé Kommunist à partir du 5 mars 1918 (deux jours après la signature du traité de paix de Brest-Litovsk) où Nicolaï Boukharine développa son point de vue sur la « guerre révolutionnaire ». Ce fut ensuite quatre numéros sous le même titre où la rédaction s’en prit énergiquement aux mesures économiques de Lénine en faveur de l’application du système Taylor et de la dictature personnelle dans les entreprises. A cet égard, saluons vivement un ouvrage historique inédit : la publication par les éditions Smolny (décembre 2011) de ces quatre numéros traduits directement du russe au français : « Boukharine-Ossinski-Radek-Smirnov : Moscou – 1918 : La revue Kommunist – Les communistes de gauche contre le capitalisme d’Etat » [4].

Ensuite, ce fut la révolution allemande qui éclata en novembre 1918 et qui desserra un moment l’étreinte de l’impérialisme sur la révolution russe. Surgirent aussi des Conseils Ouvriers et les courageux militants spartakistes, emprisonnés durant une grande partie de la guerre, sortirent dans les rues et fondèrent le Parti Communiste Allemand (KPD), fin décembre 1918 / début janvier 1918. Mais, le mouvement prolétarien fut réprimé par le gouvernement social-démocrate formé par Ebert-Scheideman et son « chien sanglant », Noske, qui mit en ordre les corps-francs en-dehors de Berlin (comme l’avait fait Thiers à Versailles pour marcher sur le Paris de la Commune). Dès le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht furent assassinés par la soldatesque. Après un long voyage, Albert (Hugo Eberlein), membre de la centrale spartakiste et délégué au 1er Congrès de la IIIe Internationale, dite Internationale communiste, arriva à Moscou, début mars, pour apprendre malheureusement leurs morts.

A Berlin, après avoir enquêté sur les assassins de « Karl et Rosa (qui) ont fait leur devoir » (texte du télégramme qu’il envoya à Lénine), l’indomptable Léo Jogiches, forgé par des années de lutte clandestine en Pologne et pendant la 1ère guerre mondiale en Allemagne (c’est lui qui fit imprimer Les Lettres de Spartacus), n’en déposa pas pour autant les armes ! Devenu le dirigeant du Parti Communiste (KPD), il tenta de lancer à nouveau les ouvriers à l’assaut du pouvoir politique de la bourgeoisie et pour restaurer celui des Conseils. Face à la grève générale qui menace, dans Berlin et sa région, à partir du 1er mars 1919, le gouvernement remit de nouveau les pleins pouvoirs à Noske et les corps-francs encasernés furent mis en alerte. Le 3 mars, Le Drapeau Rouge (DieRote Fahne) publia, en première page, le programme en cinq points que venait d’adopter un comité de grève élu par les « Conseils Ouvriers » :
- reconnaissance de cette organisation,
- libération des prisonniers politiques,
- rétablissement des relations diplomatiques avec la Russie bolchévique,
- constitution d’une garde ouvrière et enfin dissolution des corps-francs.

On reconnaît dans ce programme et dans l’appel à la grève générale qui suit, le caractère inflexible de Léo Jogiches : « Ouvriers, prolétaires ! L’heure sonne à nouveau. Contre la sauvage répression, les morts se relèvent. Les complices d’Ebert et de Scheidemann croient vous avoir abattus. Le gouvernement prétendument socialiste est devenu le massacreur du prolétariat allemand. Il n’attend que l’occasion d’établir « la paix et l’ordre ». Partout où le prolétariat domine, Noske envoie sa meute (…) Pour la grève générale ! Pour la nouvelle lutte de la Révolution ! Pour le nouveau combat contre les oppresseurs ! Travailleurs ! Camarades du Parti ! Cessez tout travail. Rassemblez-vous dans les usines. Défendez-les. Expliquez la situation aux hésitants. Ne vous laissez pas entraîner à des fusillades sans raisons. Noske n’attend qu’un prétexte pour répandre encore votre sang. Restez unis dans les usines, prêts à répondre instantanément à l’action. Travailleurs ! Prolétaires ! Le sort du monde est entre vos mains ! Au combat ! A la grève générale ».

Une lutte acharnée eût lieu pendant plusieurs jours. Ainsi, dans l’après-midi du 4 mars, une énorme manifestation se forma sur l’Alerxanderplarz  : les ouvriers et les matelots se rassemblèrent devant le siège de la Police. Ils dressèrent des barricades et utilisèrent des mitrailleuses. Le lendemain, appuyés par une batterie d’artillerie, des mortiers et des lance-flammes, les corps-francs attaquèrent le quartier de tous côtés. Ce fut une guerre de classe sans merci (près de 600 morts !). Le 10 mars, Noske fit afficher sur les murs une proclamation de loi martiale : « La cruauté et la bestialité des Spartakistes me forcent à donner l’ordre suivant : Toute personne trouvée combattant les armes à la main contre les troupes gouvernementales sera fusillée sur place ». Le quadrillage policier était tel que, malgré les multiples pseudonymes qu’il utilisait pour brouiller ses pistes, le même jour, Léo Jogiches fut arrêté, puis identifié dans sa cellule, à la prison de Moabit. Il paya du sacrifice de sa vie l’audace prolétarienne qui l’animait depuis toujours. En effet, ses bourreaux le précipitèrent dans une salle pleine d’officiers où il fut roué de coups, pendant plusieurs heures, mais ils ne réussirent pas à lui extorquer des aveux sur d’éventuels nouveaux plans pour la lutte communiste. Enfin, le brigadier Tamschik l’acheva d’une balle dans la tête. Mathilde Jacob, ex-secrétaire de Rosa Luxemburg, vint à Moabit pour reconnaître le corps de Léo. On empêcha Mathilde de rentrer car le visage de Léo était horriblement défiguré. Le 13 mars, la deuxième commune spartakiste de Berlin était définitivement écrasée. Bilan des victimes : 1 200 morts et plus de 10 000 blessés parmi les émeutiers ! Ensuite, la répression sera également très sanglante contre les Conseils Ouvriers de Bavière au printemps 1919…

 

Guy Sabatier (décembre 2011) [5]

 

Indications bibliographiques sur la Commune de Paris :

 

- Robert Tombs, La guerre contre Paris 1871, éd. Aubier, 1997, 380p.
- Jean-Louis Ménard, Emile Eudes. Général de la Commune et blanquiste (1843-1888), éd. Dittmar, 2005, 293p.
- Elie Reclus, La Commune de Paris au jour le jour, 18 mars-28 mai 1871, Ressouvenances, 2008, 391p. et bien sûr, également publiés : le Journal officiel et Les 31 Séances officielles de la Commune (quant aux Procès-verbaux, le tirage est épuisé).
- Michel Cordillot, Eugène Varlin, chronique d’un espoir assassiné, Les Editions Ouvrières, 1991, 263p.
- Jean Allemane, Mémoires d’un communard, éd. La Découverte, 2001, 574p.
- C. Talès, La Commune de 1871, éd. Spartacus, 1971, 190p.
- Jules Andrieu, Notes pour servir à l’histoire de la Commune de 1871, éd. Spartacus, 1984, 268p.
- Paul Lidsky, Les écrivains contre la Commune, éd. Maspéro, 1982, 175p.

Nous conseillons également toutes les histoires « classiques » de la Commune comme celle de Prosper Lissagaray. A chacun et à tous d’en tirer les leçons qui paraissent essentielles.

 

[1Lettre à Kugelmann du 12 avril 1871

[2Engels : Introduction à l’édition de 1891 de La guerre civile en France, Londres, pour le 20e anniversaire de la Commune de Paris, 18 mars 1891.

[5Cet article a initialement été écrit et publié dans Bilan et Perspectives n°12.